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L'Aïkido, l'entrée du Monde
par
Emmanuelle Raymond

Tragique et bouleversante destinée que celle de l’Homme. Prisonnier affolé de sa vie qu’il sait éphémère, le coeur emmêlé et écartelé par les trois espaces Temps qui déterminent la trame de son histoire, aspirant à une éternité qu’il s’épuise à rêver, il vacille au-dessus de l’abîme, petit funambule touchant et  intrépide, jouant avec le vide, curieux mais si souvent effrayé par la moindre turbulence atmosphérique de son existence, imprudent quand même pour tenter de toucher, ne serait-ce que du bout de l’âme de petits éclats scintillants d’éternité. Se jouer du Temps pour être libre, ne pas craindre la Mort pour espérer être au moins vivant au moment  ultime, c’est sans doute ce à quoi nous nous efforçons tous de parvenir avec plus ou moins d’adresse et surtout de satisfaction.
 Quête improbable que le bonheur et la plénitude de l’Homme ? Humblement et sans inclination particulière pour le désespoir, je l’ai souvent pensé, convaincue que l’Art était la seule consolation possible, la seule explication plausible à notre vie ici-bas ; le seul sens probant que pouvait avoir nos existences et ce quel que soit l’Art choisi consciemment ou non. Je ne savais pas que m’attendait alors     sur ce chemin si solitaire qu’est celui des mots et de la fiction, un autre Art qui a tout sublimé et illuminé de vérité, dépouillant en douceur mais avec une absolue intransigeance tout ce qui pouvait ne pas être parfaitement essentiel.
 Dans le silence du Dojo, mes mots ont trouvé une place dans l’espace ; le froissement des hakamas a réveillé ceux qui s’étaient endormis, inachevés, petits prisonniers d’un intérieur un peu trop frileux ; des pieds nus sur les tatamis, s’est élevée toute la puissance du verbe juste ; au fur et à mesure des techniques, au rythme des souffles mêlés, les phrases ont éclos pareilles à de petites bulles d’air vitales au cœur d’un ballet singulier à l’harmonie céleste et aux volcaniques vibrations ; les chutes dédramatisaient le doute, faisaient taire la peur, rendaient au verbe toute sa noblesse, son élégance et son absolue virtuosité. Chuter , c’était ce vide de tous les possibles, cette élégance de la vacuité, cette puissance vertigineuse de l’ abîme dans lequel le corps basculait sans filets et ce tout que l’âme frôlait alors et qu’au prix de cette salvatrice imprudence.
Armée de mon stylo, je tenais le Monde à distance pour mieux le voir, pour me préserver de ses tragédies, pour n’en prendre que la beauté, pour le transformer en une fictive réalité dont moi seule était l’auteur ; du bout du boken, je suis rentrée dans le Monde, à chaque garde qui s’entrouvrait, je me frayais un chemin dans d’autres univers qui ne  me devaient pas leur existence, quand je l’ouvrais, je m’abandonnais enfin, j’acceptais d’autres énergies, d’autres regards, d’autres émotions et je les faisais miennes.
J’ai longtemps cru que l’Aïkido abolissait le Temps, longtemps pensé qu’écrire me consolait d’hier et d’un demain éperdu d’incertitudes. Je me suis trompée. Tous deux  sont dans le temps,  parfaitement dans le rythme, dans la marche du Monde. Le choix de mes mots vient du Passé, mais chaque mot qui s’écrit est porteur de Demain, et c’est dans l’acte d’écrire que je suis dans mon Présent ; chaque attaque qui arrive sur moi résulte elle aussi du Passé, simultanément à la perception que j’en ai, j’ai déjà choisi Demain, et c’est dans ce fragile instant de grâce éphémère et absolue  qu’est l’action que je suis dans un Présent plein et habité.
J’ai parfois revu sur les tatamis, l’Aube se lever sur les bords du Gange, parfois senti tout l’éclat de la neige sur Kyoto, retrouvé le bleu de Marc Chagall, le lyrisme de Hugo, le velours triste de Kawabata, la tendresse de Tagore et il m’arrive souvent de rêver qu’un jour, peut-être, je pratiquerai l’Aïkido avec, dans le corps, le cœur et l’âme, toute la puissance de Mozart, l’émotion tragique de Billy Holliday ou encore la voix d’Esther Lamandier.
  Ce matin, j’ai repris mon boken, dans un jardin encore alangui de nuit et de rosée, et j’ai sabré l’air et la timide lumière. Peu à peu, le souffle se faisait plus régulier, plus calme, plus souple et le son de l’air réveillé par l’arme était autant d’arpèges qui me donnaient le courage- ou l’arrogance- de croire que la Musique de l’Aïkido résonnait encore un peu en moi…
                                                                        

                                                                          Emmanuelle Raymond

 





 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



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