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Etre le plus fort ????
Par
Emmanuelle Raymond
Tamura Sensei disait un jour : » En Occident, pour savoir ce qu’est une fleur, vous analysez tout d’elle, vous mesurez, vous comparez ; en Orient, nous essayons de devenir cette fleur. »
Ces simples et poétiques petits mots devraient à eux seuls parvenir à nous faire comprendre combien est limitée l’approche de la compétition dans les arts martiaux. Mais combien aussi, elle occupe de plus en plus de place, au point de risquer de pervertir la véritable noblesse du message de ces arts séculaires et oh combien salvateurs pour tout prétendant que chaque homme représente à accéder au plein épanouissement de son Humanité.
Aborder la compétition dans la pratique martiale et faire reposer son apprentissage sur ce précepte ne me semble pas juste et bien inapproprié, mais il peut se concevoir qu’un débutant, à plus forte raison s’il est un enfant, ait besoin de cette motivation pour se « dépasser » comme il est coutume de dire et appréhendée sur le mode ludique et exclusivement sur ce mode- ci en insistant bien sur l’importance du respect de l’autre, après tout, pourquoi pas. « Etre le plus fort » a de tout temps eu un pouvoir énergétique sur l’âme humaine qui encore aujourd’hui me laisse pantoise, coite, éberluée, voire, certains jours de lassitude : médusée !!!! Mais soit, si cette perfide petite phrase peut permettre d’apprivoiser une pratique qui parfois impressionne le néophyte…Mais plus la pratique martiale s’intègre à nos réflexes, plus elle nous fait devenir fluide, mobile, plus notre corps est docile et souple, notre gestuelle accueillante et bienveillante à l’égard de nos partenaires, fine, sociable, plus cette idée d’être le plus fort devrait se dissoudre afin de laisser notre cœur grandir serein et sans obstacle. Si tel n’est pas le cas, si malgré notre pratique nous persistons à envisager notre art comme un moyen d’être mieux que l’autre, plus fort que lui, et que cela nous stimule, alors la pratique va se calquer sur ce dessein, les techniques s’appauvrir et les arts martiaux ne seront alors plus que des sports de compétition où corps, esprit et cœur ne seront plus en harmonie.
Je sens déjà les réflexions poindre le bout de leur nez, acides et rigolotes, provocantes et caustiques : » Alors les arts martiaux c’est s’asseoir en lotus et ne rien faire pour ne blesser personne :-DDD ???? Ce ne sont pas des arts de la guerre ??? Et faire la guerre, ce n’est pas avoir le dessus sur nos adversaires ?? » Les arts martiaux opèrent comme des vaccins pour l’humanité et c’est en cela qu’ils sont des arts du combat, des arts de la guerre, oui, et Dieu merci, employons nous du mieux que nous le pouvons pour qu’ils gardent leur phénoménale puissance dynamique. Ne pervertissons pas leur prodigieux messages. Ils ont permis, permettent et permettront encore, je le souhaite du plus fort de mon humanité naissante, de faire face à l’hostilité de nos congénères en nous donnant le pouvoir de la reconnaître justement parce que nous avons la pleine conscience de la porter en nous aussi. Nous possédons en chacun de nous une part ténébreuse et belliqueuse et l’accepter c’est nous donner le pouvoir de nous en servir pour des causes justes. Car nous sommes tous faillibles et si aujourd’hui je peux me prévaloir de ne vouloir que le bien et de m’y employer, je ne sais quelles dispositions de cœur va m’offrir demain. Un accident de parcours est si vite arrivé ; nous ne sommes que des hommes, et faillir fait partie de notre code génétique. Qui sait si demain, parce que j’ai eu mal, parce que j’ai eu peur, je ne vais pas me mettre à attaquer mes voisins, à leur vouloir du mal, à les menacer ??? Personne…Alors, je serais sauvée de ma violence si un pratiquant d’arts martiaux me fait comprendre que cette énergie des ténèbres, je peux la retourner de manière positive grâce à la pratique ; et en m’emmenant vers ce moi volcanique qui bouillonne, en me permettant de le reconnaître et de l’apprivoiser, en le faisant sortir de moi, c’est un peu des autres qu’il me permettra de sauver. En cela, les arts martiaux sont aussi et surtout des arts de la paix.
Tamura Sensei avait dit cela aussi, bien plus simplement, comme à son habitude. J’ai souvent considéré ses paroles comme des haîkus dont la puissance de suggestion n’a de cesse de se distiller en mon âme au fur et à mesure que les années passent. Il avait dit dans le soleil d’un petit matin de l’est, sereinement posé sur un tatamis, pareil à un nénuphar à la surface de l’eau, son hakama méticuleusement disposé autour de lui comme les feuilles de cette élégante et troublante fleur d’eau, que « les techniques en aikido ne visaient pas tant à détruire son adversaire qu’à montrer à son partenaire que ce qu’il fait n’est pas le Bien. »
En m’interrogeant aujourd’hui, très modestement, sur l’essence des arts martiaux et sur le bien fondé de ne pas les fourvoyer par les obscurs desseins de la compétition, je me dis qu’ils nous offrent la responsabilité salutaire de parvenir à absorber la puissance de destruction d’un congénère mal attentionné, puisque nous avons le pouvoir de la transformer en énergie de lumière et de la lui renvoyer comme telle afin de nous grandir l’un et l’autre.
Emmanuelle Raymond
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