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Quelles sont les forces qui régissent le monde ?
par
Pied Léger
Tout d’abord, définissons les concepts dont nous allons parler.
- On se demande quelles sont les forces qui régissent le monde. On ne se demande pas
comment elles sont arrivées là, ni pourquoi, ni si cela est bien ou mal : on se pose la question
d’un point de vue philosophique.
- Le mot « force » est spécifique à son sens. Ce n’est pas un concept général, comme
l’ « étant » qui englobe la totalité des choses, mais un concept plus précis. Une force est une
dynamique particulière, qui implique un mouvement, physique ou mental. On peut donc
parler de force comme de l’énergie qui caractérise un phénomène, mouvant ou vivant. Par
exemple, une avalanche de cailloux est une force, en cela qu’elle contient du mouvement,
même si elle est constituée de cailloux (qui ne sont pas des forces en eux-mêmes, car ils sont
inanimés). Au contraire, une canette qui traîne par terre n’est pas une force, car elle est
immobile. Et quand bien même elle serait mobile, ce ne serait pas par elle-même, mais par
une force venue de l’extérieur : par exemple, un lancer.
- « Régir » : il ne s’agit pas de gouverner. Régir, c’est caractériser, mais sans intention ou
réflexion particulière. Le « régissement » (si je puis parler ainsi) est un fait, qui n’est pas
parce que quelqu’un ou quelque chose l’a mis là ou l’a déclenché intentionnellement : il est là,
c’est tout. En cela, le régissement s’oppose au gouvernement.
- « Monde » : selon le dictionnaire « trésor », disponible sur Internet, le monde est « un
ensemble constitué des êtres et des choses créés ; l'univers, le cosmos. » Ici, nous parlons de
monde, mais pas d’univers : nous n’avons pas l’intention de détailler les rouages de l’univers,
nous n’avons pas cette ambition, néanmoins nous cherchons quelles forces, quelles
dynamiques, font « tourner le monde ».
Nous n’entendons pas étudier la société humaine, mais le monde comme monde, séparément
de l’humain.
Voici notre plan : nous traiterons de la « raison mécanique », comme ontologie minimaliste
que la raison peut appréhender sans trop de difficultés, donc ayant plus de chance d’être
proche de la réalité, et plus certaine.
Ensuite, nous parlerons des forces actives et des forces réactives comme concept entrant dans
le champ humain et s’y appliquant généralement.
Enfin, nous découvrirons un principe mécanique universel sous-tendu par la raison
mécanique : la dialectique.
I – La raison mécanique
La science est le meilleur exemple d’application concrète de la raison. Elle dissèque chaque
chose « concrète », c’est-à-dire non métaphysique, pour l’examiner le mieux possible et
décrire en détail chacune de ses caractéristiques.
Pour cela, elle se sert d’axiomes, de raisons, de méthode, sur lesquelles elle se base pour
prétendre à la justesse. Nous acceptons cela comme une évidence. Et jusqu’ici, cela a bien
marché : sans la science, nous serions encore dans des grottes, à se demander si les cailloux
sont comestibles ; avec elles, nous avons pu comprendre une infinité de chose, y appliquer des
théories, des descriptions, dont on peut savoir avec une certitude quasi absolue qu’elles sont
vraies. Par exemple, l’héliocentrisme copernicien. Qui oserait, aujourd’hui, prétendre que la
Terre est au centre de l’univers ?
Cela prouve que tout est gouverné par une certaine raison. Sinon, comment pourrions-nous
saisir quoi que ce soit ? On ne peut saisir par la raison ce qui n’est pas gouverné par celle-ci.
Sans quoi, nous utiliserions un mauvais outil : c’est comme si je tentais d’écrire avec une
brosse au lieu d’utiliser un stylo. Or, nous nous servons de la raison pour tout saisir, et nous
arrivons à des résultats concluants, comme le prouve la science et ses énormes avancées.
Une objection de taille se dresse contre cette idée : celle des sentiments. Les sentiments, les « passions », semblent opposés à la raison ; elles ne s’appuient pas sur des bases rationnelles.
Sauf que la psychologie, qui analyse les sentiments et le fonctionnement de l’esprit humain,
existe. Et d’où vient la psychologie ? De la philosophie ; c’est-à-dire de l’usage de la raison,
appliqué aux choses métaphysiques et aux concepts. Dans la psychologie, la raison tente de
saisir les rouages de l’esprit humain, pour en trouver les caractéristiques et les réparer quand
ils « déraillent ».
Personnellement, je n’ai aucune foi en la psychologie de Freud. Elle semble lisser les
névroses, les aplanir, mais pas les résorber. Sinon, pourquoi certaines personnes feraient-elles
vingt ans de psychanalyse ?
La psychologie comportementaliste me semble beaucoup plus rationnelle et concluante :
Freud semble s’être appuyé sur des chimères pour développer ses théories. Avec les résultats
que l’on sait : des guérisons qui n’arrivent jamais. Heureusement, la raison est sauve, car si
elle ne s’est pas réellement affirmée chez Freud (à mon humble avis), elle a resplendi dans les
théories comportementalistes. Celles-ci se sont appuyées sur des conceptions dépourvues de
préjugés, d’idées malsaines concernant la famille et des institutions aussi naturelles que
celles-ci. Et avec les théories comportementalistes, les guérisons arrivent réellement, et
laissent au sujet une attitude nouvelle pour combattre les maux de la vie avec ardeur. Ne
croyez pas que je parle sans connaître : quand j’étais petit, je souffrais de certains maux qui
ont poussés mes parents à m’emmener chez un psy. Discuter de mes problèmes m’a quelque
peu soulagé, mais dans l’ensemble, cela ne m’a pas servi à grand-chose. La psychologie
traditionnelle n’a été pour moi qu’un catharsis. Quelques années plus tard, j’ai rencontré un « coach » comportementaliste qui m’a donné de vrais conseils, détaillé la manière dont il
pensait que je fonctionnais… Et je me suis senti beaucoup mieux, en quelques mois, que je ne
m’étais senti durant des années de divan. Je me suis documenté depuis, pour découvrir que
des centaines de milliers de personnes étaient dans le même cas que moi.
Cette longue parenthèse pour prouver que la raison régit toute chose. Grâce à la raison, nous
pouvons tout saisir, au moins avec vraisemblance, au mieux avec certitude, de l’atome
jusqu’aux amas de galaxies.
On pourra me reprocher de faire de la raison un dieu. Comme si la raison n’était qu’un
nouveau nom pour qualifier Dieu. Auparavant, on disait « le ciel est bleu parce que Dieu l’a
voulu ainsi » ; maintenant, on dirait « le ciel est bleu parce que la raison a fait qu’il en soit
ainsi ». Il n’y aurait aucune progression là-dedans, seulement un glissement de la divinité.
Qu’on se rassure, je ne reprends pas les théories de Hegel. Je ne personnifie pas la raison, je
n’en fais pas un être suprême, je ne lui accorde pas d’intentions particulières (comme l’a fait
Hegel, avec, par exemple, « la ruse de la raison »).
Je souligne simplement le fait que la raison régisse toute chose, d’une manière mécanique.
C’est pourquoi je parle de « raison mécanique » : la raison qui régit toute chose n’est pas une
idole que l’on peut vénérer : c’est un ensemble de rouages.
Nouvel écueil possible : on peut objecter que je simplifie à outrance, en suggérant qu’une
cause égale un effet, alors que l’expérience prouve que c’est souvent beaucoup plus
compliqué, ou alors que je suis présomptueux en prétendant décrypter toutes les forces qui
régissent le monde.
Ces deux objections se rejoignent. Elles impliquent toutes deux que notre entendement est
limité, et qu’il l’est trop pour connaître la façon dont l’univers fonctionne ; qu’il est
impossible de bâtir une ontologie réaliste, mais seulement une hypothèse à propos de
l’univers.
Je réponds que notre entendement a beau être limité, il est tout de même assez puissant pour
comprendre selon quel mode fonctionne l’univers. La science a montré que, de ce point de
vue-là, nous avions raison. Nous pouvons affirmer, avec certitude, que toute chose est régie
par une raison mécanique : la seule limite que cette objection ajoute, c’est que nous ne
pouvons pas connaître tous les détails de cette mécanique, ni son fonctionnement exact, parce
que nous sommes trop limités pour cela. Mais aussi parce que, étant imparfaits et soumis aux
passions, notre logique est trop limitée pour savoir avec certitude qu’il existe une « raison
mécanique » ? Faux : si la logique ne régit pas l’univers, celui-ci s’écroulerait sous le poids de
ses contradictions.
La raison n’existe pas seulement dans l’homme. Il y a certes une raison chez l’homme, une
raison humaine : elle tente de saisir sa grande soeur, la raison mécanique, et même si, à côté
d’elle, la raison humaine semble minuscule, elle est assez puissante pour savoir reconnaître
une raison en dehors d’elle. Je le répète, la raison n’est pas un dieu, c’est une mécanique.
Même si la raison mécanique est infiniment plus complexe et plus vaste que tout ce que nous
puissions appréhender.
La raison humaine n’a, de par sa faible puissance, rien à voir avec la raison mécanique. Celle-ci
existe hors d’elle, et n’est pas soumise au passions, positives ou négatives : c’est une raison
toute-puissante, inatteignable en entier pour des êtres finis comme nous. Sa pureté ne
l’empêche pas de générer de l’imparfait, car selon l’argument de Descartes, que je reprends
ici, toute chose peut générer une autre chose moins parfaite qu’elle.
Autre différence : on peut se situer hors de la raison humaine, en étant fou, ou entièrement
gouverné par les passions. Dans ce cas, on ne peut plus faire usage de sa raison. Néanmoins,
on reste dans la raison mécanique, même si la mécanique qui régit notre esprit a un peu
changé. Ce qui est hors de la raison mécanique n’existe pas, c’est le « néant », ce qui n’est
pas.
Quant aux phénomènes inexpliqués, je dirais qu’ils ne sont pas hors de la raison non plus. Ils
ne sont pas explicables par l’homme du fait de la limitation de sa raison. Cela ne remet pas en
cause mon postulat, qui me semble être une certitude quasi absolue (car l’absolu est hors de
portée de l’homme, s’il existe, étant donné que l’homme est imparfait).
Conclusion : la raison mécanique régit toute chose, c’est un principe universel qui transcende
l’homme.
II – Les forces actives et réactives
Nous avons récemment déterminé quelle était la plus grande force qui était à l’oeuvre, en tant
que « régisseuse » du monde : la raison mécanique. Elle se situe hors de l’homme et fait
fonctionner tous les étants, qu’ils soient un atome ou un amas de galaxie, en passant par
l’homme.
Néanmoins, est-ce que cela suffit ? Nous venons de déterminer quelle était la plus grande
force, la plus importante, qui régissait le monde. Mais ce n’est pas la seule. Réduire tout étant à la raison mécanique serait méconnaître volontairement la réalité ; la science le montre,
encore une fois, en extrapolant du concret des principes qui fonctionnent eux-mêmes sur la
base de la raison mécanique. Pourtant, ces principes ne sont pas la raison mécanique. D’où
l’importance de partir à la recherche d’autres forces qui régissent le monde, hors de celle de
l’homme.
Même si ces forces résident hors de l’homme, il est essentiel de les considérer à partir de
l’histoire, mais non d’un point de vue historial. Pourquoi ? Parce que l’histoire nous montre,
sur un terme plus ou moins long, quelles forces sont à l’oeuvre à tel ou tel moment, sur une
telle durée, ce qui montre leur grande ou faible importance. Comme nous restons hors des
forces purement humaines (comme la politique), nous ne considérons pas ces forces d’un
point de vue historial, car ce serait les dénaturer. Et si nous nous contentions des forces
connues et pensées à notre époque, nous perdrions l’apport des philosophes qui nous ont
précédé. La philosophie est inséparable de son histoire, plus que tout autre domaine, sinon
l’histoire elle-même ; sans quoi les idées sont perdues.
Parmi les idées qui ont attiré mon attention, j’ai remarqué celle-ci : la division des forces en
deux principes : les forces actives et les forces réactives. Nietzsche est à l’origine de ce
postulat.
Les forces actives sont des forces qui n’ont pas besoin de s’opposer à d’autres forces pour se
déployer. Par exemple, les arts, qui ne s’opposent pas à quoi que ce soit (en tout cas, les arts
traditionnels) pour exister.
Les forces réactives sont au contraire des forces qui ont besoin de réaction à d’autres forces
pour se déployer. Par exemple, l’exercice de la philosophie, la recherche de la vérité, toujours
selon Nietzsche ; en recherchant la vérité, on s’oppose à des opinions ou à des jugements
qu’on considère comme faux, et par là, on fait montre de force réactive.
Chez Nietzsche, ces concepts sont liés à l’histoire de la philosophie et au « grand style »,
morale au-delà de la morale, où on hiérarchise les instincts et les forces vitales. Cependant, on
ne lutte pas contre les forces réactives sous peine d’être soi-même réactif !
Ces concepts m’ont d’abord séduit, mais ils ont fini par me paraître relativement caduques. Je
vais vous dire pourquoi.
En se penchant sur le « grand livre du monde », on découvre combien toute vie, toute
construction de la nature ou de l’univers, mêle ces deux types de forces. Une planète qui se
construit naît dans le fracas des roches qui se rencontrent, des énergies qui fluent et refluent à
une puissance inimaginable, où les forces paraissent toutes réactives mais finissent par fonder
quelque chose. Un animal (ou un homme) qui naît pourra tuer sa mère en accouchant, si celle-ci
est physiquement faible. Dans les arts martiaux, où on prend soin d’éviter tout ressentiment,
on lutte l’un contre l’autre selon des codes bien précis. Le bouddhisme, qui est pourtant une
religion de paix, prône le combat contre soi-même pour « grandir » : combattre son ego, ses
préjugés, etc.
Dans tous ces exemples, où est le ressentiment ? Nulle part. Cela montre bien en quoi le
concept de force active et de force réactive est détaché de toute réalité objective.
Nietzsche admet lui-même que Zarathoustra, le prophète du surhomme, est réactif. C’est le
tragique de son destin : pour annoncer le retour des forces actives, il doit être réactif, afin de
lutter contre d’autres forces réactives. C’est le serpent qui se mord la queue.
Quant à la recherche de la vérité, Nietzsche s’en prend à elle avec tout le ressentiment d’un
malade (dont il a longuement parlé dans la Généalogie de la morale) : il se demande si le
mensonge ne nous rend pas plus heureux, et classe ainsi la recherche de la vérité comme une
force réactive, motivée par le ressentiment.
J’ai prouvé, quelques paragraphes plus haut, comment la raison mécanique régissait le monde
et en était le rouage suprême, au-dessus de toute autre chose. La raison humaine est le
pendant, diminué et réfléchi (en ce sens qu’il n’est pas directement un étant matériel), de la
raison mécanique. Ainsi, chercher la vérité, ce serait tenter de rapprocher la raison humaine de
la raison mécanique ; rapprocher l’opinion de la vérité ; rapprocher le coeur de l’homme de ce
qui est. Une telle entreprise, même si elle est réactive, est nécessaire. On peut vivre heureux
dans le mensonge, mais avec la raison dont l’homme dispose (et dont l’animal ne dispose
pas), ce serait se refuser à soi-même ses propres capacités. Il n’y a, à mon avis, que des
hommes peu intelligents pour être vraiment heureux en vivant dans le mensonge. Comment
un homme qui possède une once d’intelligence, une parcelle de volonté ou un brin d’honneur
pourrait-il tolérer une vie aussi faible ? Avoir la vérité près de soi et ne pas la chercher, quel
genre de conduite serait-ce ? Du déni ? Du renoncement ? De la folie ?
Nietzsche profite de son raisonnement pour évoquer l’échec du rationalisme, en prétendant
que le rationalisme, c’est-à-dire la recherche de la vérité par la raison, mène à l’échec. On
arriverait à une chaîne de causalité à l’infini. Il n’en est rien. Avec son cogito, Descartes
rompt la logique perverse du scepticisme, qui se complaît dans l’ignorance volontaire. « Je
pense donc je suis ! » Que ce soit au niveau de la raison ou de l’affectif, Descartes me paraît
un bien meilleur modèle que Nietzsche, même s’il est croyant et contempteur du corps.
De plus, Nietzsche fustige la raison comme tyran, mais de quoi s’est-il servi, lui, pour arriver à ses conclusions ? De sa logique, de sa capacité à raisonner, donc de sa raison… C’est le
retour du serpent qui se mord la queue.
Nietzsche est très intéressant par certains côtés – la pensée du surhomme, l’importance des
instincts, l’éternel retour – mais affligeant par d’autres. N’oublions pas que Nietzsche, grand
contempteur de la maladie et de l’esclavage volontaire (le christianisme et ses chaînes en
plomb qui étouffent toute pensée ne s’appuyant pas sur des contes de fées), était lui-même un
malade. Il a contracté la diphtérie, la dysenterie, un épuisement physique qui l’a obligé à
abandonner sa chaire de philosophie, avant de devenir finalement fou.
Comme tout aspirant philosophe qui se respecte, je recherche la vérité. Pourtant, je n’ai pas de
ressentiment ou de haine particulière envers la fausseté. Il se peut très bien que j’y sois moi-même,
et c’est même sûr : personne ne peut avoir entièrement raison, car personne n’est
parfait.
A mon avis, la recherche de la vérité est une quête de perfection. Elle doit se faire sans
passions excessives, mais pas non plus sans sentiments : « science sans conscience n’est que
ruine de l’âme » ; à raisonner comme un ordinateur, on n’arrive nulle part. N’oublions pas que
les instincts sont beaucoup plus puissants que la raison, chez l’homme, et que celui qui nie
cette puissance ou la refuse ne peut que se limiter.
Celui qui cherche la vérité aussi bien avec son coeur qu’avec sa tête ne peut qu’être une force
active. Le sophiste, au contraire, est réactif, puisqu’il ment ; il est réactif par rapport à la
vérité. Je réutilise ici les concepts de Nietzsche, mais j’inverse l’objet auxquels ils
s’appliquent.
Pour finir, je vous montrerais un exemple de force active et de force réactive : un skyblog
intitulé « diorgucci76 ».
Un skyblog, à la base, est comme un blog normal, mais dont l’organisation a été
volontairement simplifiée.
Il a été créé pour des adolescents qui écoutent la radio Skyrock, c’est-à-dire du rap. Par
conséquent (le rap ne rendant pas forcément intelligent, au contraire), la plupart des
skybloggers entretiennent un journal en ligne de leur vie, avec quelques photos de leur tête et
de celles de leurs amis, des montages mal faits et des textes écrits en SMS.
Heureusement, certains skybloggers sont un peu plus intelligents et détournent l’usage de
Skyblog en faisant des blogs plus intéressants, mieux écrits.
L’un d’entre eux m’a particulièrement plu : il s’agit du skyblog « diorgucci76 ».
L’auteur du blog, un certain Dorian, raconte une toute petite partie de sa vie dessus. Il ajoute
quelques photos, de lui, de ses amis… Rien de réactif là-dedans, à première vue. Il n’y a pas
de notes du genre « ouais, les keufs c’est des enc***s » ou « mon prof de math c’est une
baltr**gue sa mère, t’as vu ».
Sauf que Dorian est riche. Ou du moins, il veut le faire croire. Il ne montre que des photos de
lui avec des vêtements de marque, des sacs Hermès, des portefeuilles Louis Vuitton, du
Channel ou du Gucci. Ce n’est pas pour rien que le blog s’appelle « diorgucci76 ». Il ajoute
un peu de provocation, en montrant qu’il va à des soirées VIP, qu’il a de l’argent, etc.
Bien évidemment, tous les envieux, qui n’ont pas d’argent et qui bavent à l’idée d’en avoir,
vont s’énerver. Ils vont s’étrangler de jalousie, de colère, et vont laisser des commentaires
insultants. Il y a aussi les apprentis moralistes qui vont expliquer combien ils trouvent
pitoyable d’exhiber ainsi sa fortune.
Et pourtant, ce blog n’est autre qu’une force active. Dorian ne fait que montrer des photos de
lui, détailler ses goûts, sa vie ; il n’insulte personne, ne s’en prend à personne, bref, il ne
s’oppose à aucune autre force. Par conséquent, son blog est une force active, et les
commentateurs ne sont que des tenants de forces réactives.
On peut pousser cette idée plus loin et y appliquer l’idée de maître et d’esclave selon
Nietzsche. Le maître agit, il est actif, il souffre parfois mais ne se fixe pas là-dessus. L’esclave
est jaloux du maître, car il ne peut pas être un maître, il va donc tenter de renverser le maître
ou de l’ébranler… Pas pour devenir maître à sa place : l’esclave est incapable de tenir le rôle
de maître, il n’a pas assez de puissance pour cela, il ne peut s’élever à ce niveau. Du coup, il
va tenter d’entraîner le maître aussi bas que lui.
On en a un bel exemple sur ce skyblog. Inutile de détailler les rapports concrets de chacun, je
crois que vous l’aurez compris. Sur l’idée de maître et d’esclave, je suis plutôt nietzschéen ;
en faisant mon possible pour ne cultiver aucun ressentiment, je fais mon possible pour
m’élever au niveau de « maître » (au sens nietzschéen). Dans ce sens-là, notre ami Dorian fait
de même. Il n’est pas réactif mais provoque la réaction, teintée de ressentiment, du plus grand
nombre.
Seulement, il provoque cette réaction. Il le fait volontairement. Il pourrait dissimuler sa
richesse, ou ne pas l’agrémenter de messages ronflants ou de frime.
Ainsi, je dirais que son blog, bien qu’étant une force active, tend vers la réaction : il tend vers
la force réactive, qui s’oppose à d’autres forces en se déployant, mais il ne l’atteint pas, car le
fait de raconter sa vie sur un blog, même avec beaucoup de frime, n’est pas réactif en soi. Si
personne ne jalousait Dorian, son blog ne déclencherait pas de réaction. Mais la provocation
resterait là et continuerait à faire tendre le blog vers la force réactive, sans faire en sorte qu’il
en soit une.
En conclusion, ce blog est une force active tendant vers la réactivité, et déclenchant celle des
autres.
D’un point de vue plus philosophique, nous avons vu l’insuffisance des concepts de forces
actives et réactives pour décrire le monde. Les exemples vus plus haut montre que ces
concepts peuvent fonctionner pour décrire la réaction maître/esclave, mais ils se limitent à
cela.
La question est toujours la même : quelles sont les forces qui régissent le monde ? (et qui sont
sous-tendues par la raison mécanique, mais sans être la raison mécanique elle-même ?)
Pour ceux que ça intéresse, l’adresse du skyblog est http://diorgucci76.skyblog.com
II bis – Les forces actives et réactives dans le champ moral
Question de base : quelles sont les forces qui régissent le monde ?
Je suis censé suivre le fil de cette question, pour arriver à une conclusion satisfaisante. Le
concept de raison mécanique répond à la question, mais d’une manière trop générale pour que
ce soit satisfaisant. Nous avons tenté d’utiliser le concept nietzschéen de forces
actives/réactives pour répondre, mais nous avons découvert qu’il ne correspondait pas au
champ recouvert par toute la question ; il correspond seulement au champ humain et social de
celle-ci.
Nous avons réfuté ce concept. Cependant, ce n’est pas une raison pour le jeter aux oubliettes :
il est très utile dans le champ humain de notre question. Nous avions dit que nous tenterions
de répondre à la question par les forces qui régissent le monde tout entier, hors de l’humain
seul. Il faut tout de même avouer que son champ humain est important. Vous me pardonnerez
donc une petite digression sur le thème des forces actives/réactives, avant que nous passions à
un point plus général et moins centré sur la condition humaine, la dialectique.
Nietzsche emploie le concept de forces actives et réactives pour la première fois lorsqu’il
décrit, dans la Généalogie de la morale, la typologie maître-esclave.
Il décrit une dialectique quasi unilatérale entre les deux, le maître n’étant pas attaché à
l’esclave comme chez Hegel. Ce n’est pas une comparaison. Le maître ne se définit pas
comme supérieur à l’esclave ; il est supérieur. Il est l’incarnation des forces réactives, son
instinct dominant est celui de la volonté de puissance, il s’affirme et s’auto-transcende. Le
ressentiment et la haine lui sont inconnus. Pour Nietzsche, il est « une manifestation naturelle
de la force, sans arrière-pensée » (cf. dossier de l’édition Nathan de la Généalogie).Le maître
a confiance en lui. Il agit instinctivement, il se réalise et accepte ce qu’il est. Les
caractéristiques du maîtres sont : « supériorité, fierté et bonheur ».
L’esclave est l’anti-thèse du maître. Il aimerait être aussi fort et aussi confiant que lui, mais il
ne le peut pas. Il est malheureux, honteux de lui-même. Il n’a pas le courage de s’affirmer
comme le fait le maître. Attention : chez Nietzsche, l’esclave est esclave parce qu’il ne peut
pas être fort, et non à cause du maître.
Sa faiblesse va le pousser à se regrouper avec ses semblables. Ils formeront un troupeau pour être plus forts. Mais ils ne s’arrêteront pas là. Car l’esclave est rancunier, haineux, il est animé
par le désir de vengeance ; même si le maître ne lui a rien fait directement, sa simple
puissance suffit à rendre l’esclave malade de jalousie. Le maître vit pour vivre, il ne se pose
pas de questions, il agit. Certains commentateurs de Nietzsche le voyaient comme un barbare,
mi-homme mi-bête, qui n’a pas honte de sa « barbarie ». Le maître est également superficiel,
puisqu’il ne se pose pas de questions. L’esclave, au contraire, va réfléchir, de toute la
faiblesse de sa pensée. Et même si sa pensée est faible, elle sera aiguillonnée par le désir de
vengeance. N’oublions pas que les esclaves sont assemblés en troupeaux, ce qui les rendra
plus forts.
L’esclave acquiert ainsi une profondeur que le maître n’a pas. Il devient ce que Nietzsche
appelle un « animal intéressant », car il pense, tant bien que mal.
Pour se venger, tout en tentant de prendre la place du maître, l’esclave va renverser ses
valeurs de supériorité, de fierté et de bonheur pour les remplacer par des valeurs plus
chrétiennes : la pitié, le déni, il va inventer les concepts de gentil/méchant pour décrire
l’antinomie existante entre lui et les maîtres.
Il va tenter de déstabiliser le maître en lui posant des questions, en le poussant à réfléchir sur
ce qui est chez lui instinctif, dans l’espoir que cela l’empêchera de continuer à agir selon son
instinct. Il va pousser le maître à adopter sa morale, pourtant dressée contre la vie. Par
exemple, le christianisme, qui pointe d’un doigt accusateur la « luxure ». La morale des
esclaves est basée sur la vengeance et le ressentiment ; elle est pleine de haine, contre les
maîtres et contre la vie elle-même. Pourtant, elle prétend le contraire.
L’esclave va ensuite chercher, une fois qu’il aura semé le doute dans l’esprit du maître, à
prendre sa place. Mais il ne peut pas, il n’en a pas les capacités. Du coup, il se prendra pour le
maître, mais gardera intacte sa haine et les caractéristiques qui font de lui un esclave.
Je résume la conception nietzschéenne de la morale de maître et de celle d’esclave. Elle est
subordonnée au concept de forces actives/réactives.
En pratique, qu’en pensez-vous ?
Cette conception est beaucoup moins métaphysique qu’elle n’y paraît. Ce n’est pas une
abstraction, comme l’état de nature chez Locke, Hobbes ou Rousseau, mais la description
d’un fonctionnement existant.
Je n’essaierais pas de réfuter la conception de Nietzsche, mais de montrer en quoi elle me
paraît avoir changée, et être devenue caduque dans l’histoire. Je tenterais également de
montrer en quoi elle s’applique aux relations sociales et humaines, encore aujourd’hui.
Nietzsche affirme que c’est la rancune de l’esclave qui lui a donné une certaine profondeur,
une certaine réflexion, bref, une certaine raison. De là, il estime que la raison vient
directement de la rancune de l’esclave, et en profite pour s’en prendre à Socrate et aux
philosophes avec brutalité.
J’ai déjà dit, dans la note précédente, pourquoi je considérais les sophistes comme une force
réactive et pourquoi je voyais Socrate comme une force également réactive, mais nécessaire à
l’émergence de la pensée philosophique.
J’ai également remarqué que Nietzsche montrait la plénitude vécue par les maîtres, et qu’il
opposait à la rancune de l’esclave.
Seulement, l’usage de la réflexion (donc de la raison) est-il réellement l’apanage de
l’esclave ? La sagesse n’est-elle pas, au contraire, au-dessus de lui ? Je pencherais plutôt pour
cette seconde solution. Il suffit de se pencher sur la philosophie asiatique pour s’en
convaincre. Les sages comme Confucius ou Lao-Tseu, pour ne citer que les plus célèbres, ont
décrit des principes qui n’avaient rien à voir avec une fausse justice ou du ressentiment,
comme c’est le cas dans le christianisme, le judaïsme et l’islam (vous comprenez mon
aversion à l’égard des trois religions monothéistes). Le bouddhisme, une autre sagesse
asiatique, prônait le dépassement de soi, l’abandon du ressentiment et de la haine qui
caractérise tous ceux qui ont une mentalité d’esclave.
Nietzsche oppose les instincts (forces actives) à la recherche de la vérité. Mais la recherche de
la vérité n’est-elle pas un instinct ? L’homme n’a-t-il pas, toujours, dans toutes les cultures et
toutes les époques, tenté de trouver la vérité ? Si. Même s’il l’a parfois mal fait, et avec des
présupposés immenses dans certains cas, l’homme a toujours cherché la vérité. C’est un
instinct aussi naturel en l’homme que l’instinct de survie. Ce qui différencie l’homme de
l’animal, c’est la raison ; ce qui rend l’homme supérieur à l’animal, c’est la raison ; c’est elle
qui le rend inférieur à l’animal, en le poussant parfois à rejeter ses instincts… Mais est-ce
vraiment la raison qui pousse l’homme à rejeter ses instincts ? Ou n’est-ce pas plutôt
l’éducation, les préjugés, la morale qu’on lui fait ingurgiter de force ?
D’ailleurs, de quoi Nietzsche s’est-il servi pour créer sa conception du maître et de l’esclave ?
De sa raison, comme tout philosophe qui se respecte.
On ne peut donc pas critiquer le rationalisme comme il l’a fait. Nietzsche a critiqué le
rationalisme parce qu’il pensait que le rationalisme était chrétien ; ce qui est faux ; le
rationalisme n’est pas chrétien. Il n’est chrétien que dans la mesure où il accepte l’existence
de Dieu sur de fausses preuves (par exemple, Descartes et la preuve ontologique de Saint
Anselme), mais hors de cela, il n’est pas chrétien. Nietzsche a aussi estimé que le rationalisme
allait vers une chaîne de régression à l’infini, en cherchant une raison à toutes choses. J’ai fait
voir, par le cogito de Descartes, pourquoi cet argument n’était pas valable.
Tout cela pour dire que la raison et la plénitude ne s’opposent pas. Dans les arts martiaux
(encore de la philosophie asiatique), la plénitude peut être atteinte ; on canalise les instincts
animaux pour les optimiser et se diriger selon des principes que l’Occident a accepté comme
principes de raison.
L’esclave nietzschéen, lui, ne se sert que peu de sa raison. Il s’en sert comme d’un outil pour
se venger du maître.
Etant donné que l’exercice de sa raison (exemple : la philosophie rationaliste) est très
différent de l’exercice du ressentiment (exemple : un pamphlet insultant, une tentative de
culpabilisation faussement morale), je propose que nous dissociions les deux. Appelons donc « raison » la raison rationnelle, au service d’elle-même, et « ruse » la raison mise au service
du ressentiment.
L’attitude de « maître » pourrait donc se caractériser ainsi : un homme au coeur pur, à l’esprit
noble, à la logique aiguisée, qui cherche la vérité et cherche à s’accomplir. C’est une sorte de
« mix » que j’opère entre le maître originel de Nietzsche et le philosophe rationaliste, qui ne
se dresse jamais contre quelque chose par plus plaisir, mais pour trouver la vérité… Sa vérité.
Chez Nietzsche, le « bon » philosophe est créateur de valeurs. Le maître l’est aussi. A chaque époque ses valeurs morales ; Benjamin Constant, qui s’est livré à une longue étude
comparative sur la liberté des Anciens et sur celle des modernes, l’a démontré mieux que nul
autre. Le philosophe doit pouvoir créer des valeurs, des canons, des modèles. Le philosophe
est créateur de noblesse. Il peut choisir d’être pessimiste, de créer du malheur s’il le souhaite;
néanmoins, sa philosophie sera moins utile, moins heureuse, moins fructueuse qu’une autre
philosophie, et je parle ici en termes utilitaristes.
Le maître, force active, devrait aussi viser la plénitude. En renonçant aux bas sentiments
(haine, ressentiment, jalousie, etc), il peut « pacifier » son coeur au lieu de le voir rongé par les
émotions négatives. Il vise la plénitude. (Qu’est-ce que la plénitude ? Pour l’avoir déjà
expérimenté, je dirais que c’est l ’émotion la plus élevée, la plus positive : tout le stress et la
tension qui tendent le corps disparaissent, on se sent bien, tout nous paraît clair et distinct,
comme si la raison et le coeur étaient directement connectés l’une à l’autre, on relativise, on
est prêt à accepter le pire comme le meilleur, on ressent une immense joie calme…)
Si je devais désigner un prototype de maître selon cette conception, ce serait le bouddhiste.
En effet, le bouddhisme n’est pas une religion dogmatique, comme les trois religions
monothéistes, et ne repose ni sur des contes de fées, ni sur les aventures d’un prophète
pédophile. Il laisse à l’adepte toute liberté de pensée. J’ai lu une biographie de Bouddha et
c’est la première caractéristique qui m’a frappée chez lui : il n’obligeait jamais personne à le
croire sur parole, mais a toujours convaincu par la force de son coeur.
Le bouddhiste peut ne pas être d’accord avec Bouddha sur toute chose, et peut aussi
interpréter les textes bouddhiques comme il le souhaite. Néanmoins, il cherche à se
débarrasser de toutes ses émotions néfastes (jalousie, haine, ressentiment, etc) et n’hésite pas à se fortifier par la méditation ou par des exercices ascétiques. C’est un combat entre soi et
soi, une force active qui vise à l’auto-transcendance. Bouddha croyait en Dieu, mais n’en a
pas fait l’élément central de sa philosophie ; il a mis l’accent sur des principes concrets
applicables au quotidien, dont on peut constater les résultats dès le premier jour.
Dans la même optique, le bouddhiste recherche la vérité, il vise sans cesse au
perfectionnement et à l’élévation. Il recherche la plénitude. Si on s’en tient à la philosophie
bouddhiste, il n’y a pas de séparation du coeur et de la raison comme dans la philosophie
occidentale. Les deux vont ensemble. Chez nous, ce n’est pas aussi vrai ; mais je pense
néanmoins que si la raison n’est pas liée aux instincts et à la passion, elle va à sa perte.
Comment réfléchir si on n’aime pas réfléchir ? Il faut avoir un goût pour la réflexion. De plus,
les instincts sont beaucoup plus puissants que la raison ; plutôt que de lutter contre cette
puissance, il vaut mieux la joindre à celle de sa raison, sans se laisser dépasser pour autant par
ses préjugés. C’est sans doute en cela que je me sépare du rationalisme de Descartes.
Pour en revenir au bouddhiste, il cherche la vérité et cherche à s’élever, mais il ne se sépare
pas de ses instincts pour autant. Il les prend en compte aussi, puisqu’il prend en compte la
voix de sa conscience ; les deux font partie de l’inconscient.
Comme forces réactives, il y a le français moyen malheureux, frustré de n’être qu’un français
moyen (alors que la publicité et les paradis de la consommation flattent son ego), qui se plaint
de tout et de tout le monde, qui vit de rumeurs et de plaintes ; l’handicapé mécontent, agressif,
jaloux de tous ceux qui ont leurs bras ou leurs jambes en bon état ; le pseudo-anarchiste qui se
rebelle contre l’autorité en taguant des A cerclés sur les murs, avec un jean déchiré et un Ipod
qui passe du Slipknot en boucle ; le fanatique religieux, qui se soucie bien moins d’aimer son
dieu que de détester les « infidèles »…
Attention toutefois : à égrener ainsi des exemples de forces réactives, je risque d’oublier la
recherche de la vérité. Dans ce cas, mes sentiments prendraient le pas et je deviendrais moimême
une force réactive. Ce n’est pas pour rien que j’ai davantage parlé des forces actives !
Il est beaucoup plus facile d’être dans la réaction que dans l’action. N’importe qui peut
détester, jalouser autrui. Peu de gens peuvent faire le vide, se délester de leurs sentiments
III – La dialectique
Question : quelles sont les forces qui régissent le monde ?
Nous avons examiné le questionner, ses termes et ses enjeux. Nous y avons apporté une
première réponse, avec la raison comme ontologie, la raison mécanique ; nous avons tenté de
lui apporter une deuxième réponse, les forces actives/réactives, mais nous avons remarqué
que cette réponse était incomplète, car elle ne s’appliquait qu’à l’homme.
Nous allons donc explorer une nouvelle fois le questionner, afin d’y trouver une réponse plus
complète, plus large que les forces actives/réactives et moins générale que la raison
mécanique.
Pour cela, nous penserons au monde tel qu’il est hors de l’humain, comme nous l’avions
prévu au début, mais nous penserons aussi au monde humain. Cela pour deux raisons : la
première, parce que les deux mondes sont inextricablement liés (du moins de notre point de
vue) ; la seconde, parce qu'en tant qu’humains, créatures imparfaites, nous ne pouvons jamais
nous départir de notre propre monde, même pour examiner l’étant tout entier.
Tout d’abord, réexaminons le questionner initial. Quelles sont les forces qui régissent le
monde ? Pour ce que nous connaissons de l’univers, cette question pourrait se décliner en
d’autres questions, moins larges mais allant dans le même sens :
- Quelle force a pu provoquer l’arrivée de la vie sur Terre, c’est-à-dire telle que nous la
connaissons ?
- Quelle force permet à l’étant d’exister ? En d’autres termes, « pourquoi y a-t-il l’étant et non
pas plutôt rien ? ».
Je négligerais cette dernière question : elle est plus large que la question initiale et ne
demande pas seulement quelles sont les forces qui régissent le monde, mais pourquoi elles
sont là et quel est leur rôle dans l’étance de l’étant. Heidegger a consacré son Introduction àla métaphysique à cette question, et je ne me vois pas plagier Heidegger.
Quoi qu’il en soit, ce que nous cherchons, c’est une force qui régit le monde ; non un
questionner, mais une réponse à celui-ci.
On peut dire que, face à un questionner d’une telle ampleur, nul ne peut donner de réponse
tangible. Mais pourquoi ne pas essayer ? Cela ne coûte rien. Même en n’arrivant nulle part, je
dois le faire. Si nous possédons des dons, c’est parce qu’ils nous sont utiles, selon la théorie
de l’évolution ; si ces dons étaient inutiles, la sélection naturelle nous aurait balayé. Nous
devons donc nous servir de ces dons. Or, nous possédons la raison, et nous devons nous en
servir.
Le fondement de toute philosophie réside dans la praxis. Les présocratiques et les sages
d’Asie ont tiré leurs interrogations, leurs questions et leurs réponses, de la praxis. Peut-être,
ensuite, les philosophes sont-ils passés aux concepts, puis sont-ils devenus abstraits.
Néanmoins, on peut difficilement affirmer que la philosophie ne tire pas son questionner tout
entier dans la pratique. Le but de la philosophie est de saisir la vérité, à un niveau abstrait, ou
moral, ou métaphysique, ou entrant dans d’autres champs rationnels mais non scientifiques.
C’est pourquoi, en cherchant ma réponse, il me faut aller voir dans le « grand livre du
monde ». Je pourrais tenter une démarche cartésienne, en utilisant ma seule logique, à partir
de ce que j’ai déjà découvert dans ce dossier (la raison mécanique). Mais le principe de raison
mécanique est abstrait et il se suffit à lui-même : on peut l’utiliser pour valider des hypothèses
ou des découvertes, mais on ne peut rien en tirer, sinon des choses que j’ai déjà dites.
Alors, où chercher ?
La réponse est simple : partout. Ce que je cherche concerne une force tout entière qui devrait
régir l’univers. Celle-ci devrait donc être présente partout ; sans quoi, ce n’est pas l’univers
qu’elle régirait, mais seulement une partie.
Comment trouver une force d’une telle ampleur ? N’est-ce pas impossible ? Non, puisque
nous avons déjà déterminé l’existence de la raison mécanique.
Nous avons trouvé celle-ci grâce aux sciences et à la validité de leur méthode de saisissement
de la réalité. Nous l’avons entrevue à travers un prisme, celui de notre étant humain, pour
ensuite la voir partout.
Pourquoi ne pas faire de même ici ? Ce que nous cherchons est visible par l’homme, sans quoi
nous serions condamné à le chercher sans jamais le trouver. Par conséquent, nous devons
pouvoir le trouver en partant de l’homme.
Puisque nous cherchons une force qui régit le monde et que nous pouvons la trouver à partir
de l’homme lui-même, pour ensuite l’extrapoler à ce qui est hors de l’homme, penchons-nous
sur son évolution. L’évolution est une progression qui a lieu grâce à une force particulière, qui
la sous-tend, mais permet aussi à cette force de se révéler ; car il est plus facile d’observer une
évolution, d’en tirer des conclusions, que d’observer quelque chose qui « est » directement
sans se déployer. En d’autres termes, c’est par l’observation du déploiement (humain d’abord, ex homo ensuite) que nous pourrons trouver une solution.
Et qu’est-ce qui a permis le déploiement de l’homme ? Sa progression, sa technique, voire sa
technologie ? Ou même, hors du champ humain, l’évolution de la vie elle-même ou la
formation des planètes et de l’Univers ?
Penchons-nous là-dessus pour trouver une réponse.
Prenons un exemple ultra-basique et ultra-connu : l’atome. Je m’en étais déjà servi comme
exemple de raison mécanique au plus petit niveau. Mais de quoi est composé l’atome ? D’un
neutron (force neutre), d’un proton (force chargée positivement) et d’un électron (force
chargée négativement). Ce qui lui permet de ne pas se dissoudre, c’est non seulement
l’équilibre entre force positive et négative, organisé autour de la force neutre, mais aussi le
conflit entre ces deux forces.
Pris isolément, l’exemple de l’atome ne signifie rien. Toutefois, le conflit se retrouve dans
beaucoup d’autres exemples comme moteur de la tension (qui empêche la dissolution) et de
l’évolution. Pendant les guerres, l’humanité a connu une plus grande progression
technologique que pendant n’importe quelles autres périodes. Les guerres ont également fait
office d’étincelle chez de nombreux théoriciens, les poussant à élaborer de nouveaux
mouvements artistiques, philosophiques, littéraires, etc.
Un sportif qui tente de progresser entre en conflit avec lui-même ; il combat ses propres
limites pour les étendre et les dépasser. S’il ne le fait pas, il ne peut pas progresser. Les arts
martiaux l’illustrent particulièrement bien, avec leur philosophie du conflit sans ressentiment
et comme moteur de progression.
Combien de célèbres hommes politiques, écrivains, philosophes, ont connu l’angoisse du
lendemain ou d’autres troubles dans leur vie ? Et à l’inverse, combien de personnes nées avec
une cuillère en argent dans la bouche ont sombré dans la drogue, l’ennui, la paresse… ?
Hors du champ humain, qu’est-ce qui a permis à l’évolution de s’accomplir ? Le conflit, tout
simplement. Les lois de la sélection naturelles ont permis à la vie, après être apparue, de
progresser en éliminant les espèces trop faibles et inadaptées pour privilégier les plus fortes,
les plus à même de vivre et de survivre. Si l’oxygène n’avait pas constitué un élément mortel
pour les premières bactéries, celles-ci auraient-elles évolué jusqu’à en faire un élément
indispensable à leur survie ? Rien n’est moins sûr.
Tous ces exemples (et des millions d’autres) ne servent qu’à montrer le rôle du conflit comme
moteur. Ce dont je veux parler, c’est du conflit comme principe mécanique universel, au
même titre que la raison mécanique (bien que sous-tendu par celle-ci).
Laissez-moi citer deux paragraphes de L’Occident comme déclin, de Guillaume Faye :
« Le conflit : tel est l'ordre du monde. La philosophie présocratique, fondamentalement organisée autour de
l'acceptation de la vie, de ses lois, et plus généralement autour de l'idée d'harmonie avec la nature et le cosmos, plaçait le conflit comme principe créateur et le constituait comme pôle de toute une conception-du-monde. Ainsifirent aussi toutes les civilisations païennes, au premier rang desquelles celle de l'Inde : là, comme l'ont montré Jean Varenne, Alain Daniélou et Louis Dumont, la notion de conflit innerve la philosophie de la vie.
De telles intuitions sont corroborées avec éclat par l'ensemble des sciences contemporaines : l'astrophysique explique le monde par la notion de «lutte énergétique», la biologie s'organise autour de l'affrontement sélectif entre les organismes, l'éthologie et la génétique mettent l'accent sur l'agressivité inter- et intra-spécifique comme élément capital de la phylogenèse, la sociologie voit dans le conflit un des moteurs de l'organisation sociale, la polémologie reconnaît à la guerre un statut fondamental dans la dynamique des civilisations. »
Le seul problème est le sens que l’on a donné au mot « conflit » chez l’homme. Des rapports
conflictuels sont souvent des rapports agressifs, teintés de ressentiment envers les
protagonistes. La notion de conflit est liée à la notion de ressentiment. Il y a là un problème :
le ressentiment est un concept purement humain, qui constitue l’antithèse d’un moteur de
progression : le ressentiment ne produit rien en lui-même, il ne fait que détruire. Et comme il
n’existe pas hors du champ humain, nous ne pouvons pas l’ériger en tant que principe
mécanique universel.
Je propose donc l’emploi d’un terme plus abstrait : celui de « dialectique ». Comment définir
ce terme ? Schopenhauer, Hegel, Kant, Platon et d’autre lui ont donné différentes définitions.
Par exemple avec la « dialectique éristique » de Schopenhauer, proche des méthodes des
sophistes.
Mais, selon Wikipédia, « dans tous ces cas, désigne un mouvement soit de la pensée, soit de la
réalité, soit de l'être, qui se produit de manière discontinue, par opposition ou multiplicité de
ce qui est en mouvement, et qui permet d'atteindre un terme supérieur, comme la vérité, une
définition, un concept. » La dialectique est donc un mouvement (une progression) qui se fait
grâce à l’opposition entre deux choses ; leurs mouvements séparés, en s’opposant, créent la
dialectique.
Où existe cette dialectique ?
On peut la voir partout. Dans la réalité concrète et dans les sciences, comme Faye l’a montré
dans l’extrait ci-dessus ; dans l’univers lui-même, dont on l’a tiré ; dans le champ humain,
avec la recherche de la vérité, le déploiement de soi… Socrate en est l’exemple le plus connu.
Mais même Descartes génère de la dialectique. Solipsiste ou non, il s’oppose à des idées et
des théories qu’il démontre comme étant fausses ; cette opposition est une dialectique, même
s’il s’agit d’une dialectique unilatérale. Toute opposition est une dialectique.
Regardez les religions les plus pacifistes : elles sont aussi dialectiques. Le bouddhisme est
centré sur le conflit contre soi-même, contre son propre ego et des propres passions, la
dialectique entre soi et soi. Le christianisme y ressemble un peu ; mais le bouddhisme accepte
le conflit comme ordre du monde, alors que le christianisme veut changer le monde par la
force et castrer l’homme en lui ôtant ses instincts. Et je ne parle même pas de l’islam.
Cependant, le débat sur la religion nous éloignerait du sujet si je m’y attardais, je reviens donc à la dialectique.
Hegel, le grand théoricien de la dialectique philosophique, a créé toute une histoire de la
philosophie à partir de ses schémas dialectiques. Un de ses grands schémas était celui-ci :
1) L’en-soi : l’être en puissance, qui contient, en lui, toutes les déterminités ;
2) L’être-là (dasein) : moment de la différence, du déploiement des déterminités ;
3) Pour soi (für sich) : retour à l’unité.
De ce schéma, Hegel a tiré son histoire de la philosophie, reliant et opposant les différents
philosophes à partir de celui-ci.
Nietzsche a partiellement réfuté ce système métaphysique ; chez lui, il y a plutôt des écoles de
pensées qui se répondent à travers les siècles.
Dans tous les cas, on ne peut pas nier que chaque philosophie a constitué un marchepied pour
la suivante. Socrate aurait-il existé sans les présocratiques ? Descartes aurait-il été philosophe
s’il n’avait pas été déçu par l’enseignement scolastique ? Schopenhauer aurait-il développé la
même philosophie si Hegel n’avait pas existé ?
Chaque philosophie, qu’elle vienne d’une école ou d’une personne, est une construction,
s’appuyant sur des principes, des idées, des théories, qui sont toujours contradictoires avec
d’autres. Par là, chaque philosophie en appelle une autre ; pour être affirmée (ou infirmée),
elle attend qu’on lui réponde, et qu’on tente de l’améliorer ou de la réfuter. C’est une
dialectique qui a généré la philosophie tout entière ; c’est par une dialectique que les
philosophies, en s’opposant les unes aux autres, ont été obligées de s’affiner, de se préciser,
d’argumenter du mieux possible, et ainsi de se déployer.
Une question encore : la dialectique est-elle un principe transcendant, par rapport à l’humain,
comme la raison mécanique ?
A cela, on peut répondre qu’il y a des différences entre les deux : la raison mécanique nous
transcende, nous constitue, et nous ne pouvons rien y changer. Par contre, la dialectique est
plus malléable. Nous ne pouvons changer notre constitution, ni l’existence d’une raison dans
les choses, en nous et hors de nous, mais nous pouvons changer nos choix, nos idées, nos
arguments face à une idée avec laquelle nous ne sommes pas d’accord… La dialectique
existe, et constitue un principe universel, comme ordre du monde. Néanmoins, elle nous laisse
un choix beaucoup plus large pour nous déployer. La raison mécanique se déploie en elle-même; la dialectique se déploie dans le conflit pour rebondir hors d’elle-même, elle tend vers
une optimisation qui n’est que son résultat. La dialectique est comme un cheval que nous
pouvons chevaucher, à condition d’en saisir fermement les rênes, et de ne pas tomber…
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