L’apparence et la structure
par
Almo
(Echanges entre un Elève et son Professeur)
P: La plupart des créatures ont une enveloppe, sous laquelle se trouve
une structure. Le squelette de notre corps est une des ces structures.
E: Notre squelette est caché sous la peau, et la peau est notre apparence.
P: L’apparence ne représente pas forcément la structure. Un emballage
ne dit rien en général sur son contenu, mais la peau du corps laisse bien
apparaître la structure.
E: je ne comprends pas pourquoi cette différence entre emballage et
peau.
P: L’emballage sert à protéger, voire à embellir, non à montrer. Mais
dans la nature, l ’apparence parle souvent de son intériorité.
E: La nature ne ment pas, ne triche pas ; elle est plus sincère.
P: Si l ’extérieur est différent de l ’intérieur d’un système, celui-ci possède
nécessairement une « peau », afin d’établir un accord entre la structure
et l ’extérieur. En ce sens les apparences peuvent être considérées comme
des êtres de transition, même des structures de transition.
E: Mais le papier d’emballage qui protège est aussi un être de transition.
P: Certes, mais qui cache. Les animaux-victimes se cachent aussi de
leur prédateurs, mais alors ils le font pour des raisons fondamentales,
leur survie. Alors que les humains le font pour protéger l ’article durant
le transport, ou, dans le cas d’un emballage-cadeau, pour plaire. Chez
les civilisés, l ’apparence est infiniment moins fondamentale que dans
la nature.
L’exception, c’est lorsque l ’extérieur est fait des mêmes structures que
l ’intérieur, comme le seraient les atomes entre eux à l ’intérieur d’un
objet. Alors la peau autour de chaque atome n’est pas nécessaire.
E: Est-ce qu’une corne chez un taureau est une structure ou une apparence
?
P: La plupart des animaux ont soit des carapaces, des fourrures, des
cornes, des griffes, etc. pour trouver un accord entre leurs besoins de
subsistance et les possibilités extérieures. En ce sens la corne est aussi
bien une apparence qu’une structure.
E: Mais que dire du ver de terre qui est nu, n’a ni fourrure, ni écailles
?
P: La terre environnante lui servant de protection et de nourriture.
L’homme de même est nu - hormis le fait que la civilisation l ’a habillé
et ne tient sa survie, à défaut de terre comme pour le ver, que par les« astuces » de son esprit.
E: C’est-à-dire ?
P: Astuce, parce que l ’homme est capable de créer des armes, d’abord
en copiant l ’animal par des lances en guise de cornes, ensuite en
inventant par des arcs et flèches et autres pièges et tactiques.
E: C’est tout de même incroyable de penser que l ’homme soit parvenuà devenir l ’animal le plus puissant avec rien !
P: Voilà une belle conclusion. Oui en effet le rien apparent qu’est
son esprit est plus fort que cornes, griffes, sabots, carapace, mandibules,
etc.
E: Les cornes se voient, l ’esprit ne se voit pas. L’esprit ne serait-il pas
une apparence ?
P: L’esprit est une structure invisible. A l ’inverse, tout ce qui se
donne à voir est une apparence. Tout ce qui se donne à percevoir par l ’un quelconque de nos sens est une apparence. Cette feuille de papier
devant moi, sa forme, sa blancheur, ou bien ce bouquet de fleurs, ou le
bruit au loin, ce sont autant d'apparences. Cela ne prouve pas qu'il n'y
ait pas une feuille effectivement, un bouquet, un paysage, mais cela ne
saurait non plus attester de leur existence objective, ni qu'ils aient les
caractères qu'ils attestent. Il se peut que je rêve, ou que je sois fou,
ou que la matière n'existe pas, que mon propre corps ne soit qu'une
illusion trompeuse, bref qu'il n'y ait partout que des apparences...
E: Mais tu parle bien de l ’existence de structure.
P: A quelle réalité correspond l ’apparence? A quoi puis-je me conformer
pour qu’il y ait une valeur bien réelle, hors de toute illusion ? Je ne
pourrais le savoir qu’en confrontant ce qui apparaît à ce qui est. Mais
cette confrontation n’est elle-même possible qu’à la condition que ce
qui est - le réel - apparaisse d’une façon ou d’une autre : ce ne serait
pas confronter l’apparence à l ’être, mais simplement une apparence à
une autre apparence. Car comment voir enfin la structure si celle-ci ne
possède pas au moins un aspect qui me sois visible, si elle ne me montre
pas sa propre apparence. Le squelette du corps une fois dépouillé de
tout ce qui l ’entoure montre une surface, la surface des os. Je vois
les os, mais ne vois toujours pas sa structure. Celle-ci ne se révèle que
dans ses mouvements, donc sans même que le corps ait été dépouillé.
Ainsi l'apparence est non seulement le point de départ obligé de toute
connaissance, mais aussi le seul point d'arrivée qui nous soit accessible.
C'est un autre façon de parler du réel que de savoir qu'on ne le connaît
jamais immédiatement ni absolument.
E: Mais comment vois-tu la structure sans ses apparences ?
P: De ce cercle vicieux on tire que la réalité ne pourra jamais être
vue, sinon dans ses apparences, et ne pourra alors qu’être...conçue.
C’est là la grand mystère de l ’homme, la magie extraordinaire de son
psychisme, la puissance peut-être divine de son esprit. On finira par
découvrir cette conception fabuleuse, mais pas avant le Livre 8 !
Almo