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Le suicide
par
Picpus

Pourquoi ne se suicide-t-on pas ?
Parce qu'il faut prendre le train, parce que quelqu'un appelle au téléphone, parce que la cloche sonne pour le dîner. Rousseau tenta vingt fois de se jeter dans l'eau de l'étang de Montmorency.
« Pourquoi ne pas l'avoir fait ? lui demanda Diderot. J'ai mis la main dans l'eau. Et je l'ai trouvée trop froide, lui répondit l'autre.

Et pourquoi se suicide-t-on ?
Par pudeur, par orgueil, par modestie, par discrétion, par peur de la mort ou des gendarmes ; par lassitude, par vengeance, par plaisir, pour embêter le voisin ou par curiosité.

Et qui se suicide ?
Un peu tout le monde. Et d'abord ceux qui ont trop de confort comme en Suède ou au Danemark.
Les hommes ont besoin de malheur.
En France, pays sans logement pour les jeunes ménages, sans professeurs pour les élèves, et où les grèves font partie du paysage, il a été calculé que trois mille six cent cinquante personnes se donnaient la mort tous les ans. Et sans tracas, ce serait bien pire. L'homme sans ennuis est proche du désespoir.

Mais comment juge-t-on le suicidé ?
Les gens solidement attablés devant une choucroute à trois étages assurent généralement qu'il est extrêmement lâche de préférer la mort à la vie. « Le courage, c'est de vivre » disent-ils. Et, la bouche encore pleine de saucisse de Morteau, ils commandent vaillamment un camembert bien fait avec une bouteille de bourgogne.
La vérité, c'est qu'ils n'aiment pas la mort. Inversement, des gens
qui ont une vie de chien la mènent pendant soixante-dix ans, sans
cesser d'affirmer que la mort est préférable.

Il est pourtant des gens qui aiment sincèrement la mort. Les Espagnols en font grand cas . « La vie c'est beau, la mort c'est magnifique ». Les Espagnols ont pour la mort un goût physique.
Pendant la Semaine Sainte ils font des squelettes en confiserie ; les enfants se nourrissent de crânes et de tibias.
Les Allemands aussi aiment la mort, mais c'est plus cérébral. Ils la tripotent et s'en grisent longuement en musique avant de céder à son appel. Elle est cachée dans leurs pianos à queue. Elle surgit d'un seul coup quand ils soulèvent le couvercle. Elle les fascine.
La poésie peut faire aimer la mort. Le poète l'imagine avec exaltation, comme un jardin ombreux plein de vérités et de silhouettes romantiques.
Les occupations, au contraire, les émotions vives, l'amitié, la foi, la guerre détournent les hommes du suicide. L'homme qui défend sa
peau ne songe pas à mourir.

Il est des sites qui invitent au suicide. La Tour Eiffel est un des plus remarquables. Au moment de l'inflation, il y avait en Allemagne un pont, du haut duquel se jetaient en série les petits rentiers et les vieux fonctionnaires. Il fallut se résoudre à y mettre une pancarte, qui interdisait de se suicider. Les candidats à la mort subite arrivaient tout pleins de leur idée, lisaient l'écriteau et repartaient déçus.

Il ne faut se suicider que pour des raisons majeures, dans un décor noir, avec un maximum de détails macabres qui rendent la chose plus dérisoire. Il y a, sur les bords de la Seine, des coins irisés de taches violettes, qui sentent le mazout et le chien mort, où le trépas devient vraiment sinistre. Une péniche disparaît au loin sous un pont à l'encre de Chine. L'eau fait des bulles. La pluie tombe.
Tout est noir. C'est le bon moment.
Crier au secours, sauter à l'eau et retenir sa respiration. Une fois sauvé par la brigade fluviale, on en aura une existence beaucoup plus belle. Car l'intérêt de se suicider, c'est de mener ensuite une vie de survivant.
La vie posthume a un charme exaltant.

Quand se suicide-t-on ?
Les Japonais préfèrent l'automne, surtout s'ils n'ont pas de vraie
raison de mourir. Ils se rendent alors à Oshima, au sud de la baie
de Tokyo, quand les camélias sont en fleur, et règlent leur chambre d'avance. De grands panneaux les invitent en vain à réfléchir. Le hara-kiri s'opère en public, et dès que le spectacle commence à devenir indécent, un spécialiste qui se tient debout derrière son homme, lui tranche la tête d'un grand coup de sabre. Le suicide garde ainsi toute sa dignité.

Mais le suicide n'empêche pas la prévoyance. Un gendarme, un jour, se pendit, laissant un papier sur la table : « Je me tue. Il reste un peu de soupe. Ne la jetez pas, elle est encore bonne . »

Naguère, un commerçant qui se trouvait en faillite se faisait sauter la cervelle. Il en naissait une grande confiance dans la probité commerciale. On sentait l'homme à la hauteur de l'événement. Il se jugeait, et il savait être sévère.
Ces choses-là ont beaucoup changé.
Le cas de conscience est devenu très rare.
On le considère comme une perte de temps.

PICPUS ( de Vialatte, revisité)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 





 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



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