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Au revoir
par
Claude Fernandez
Qu'est-ce que je fais encore dans ce bar-forum à cette heure? Pourquoi y
suis-je revenu ?
Il est vrai que je me complais dans cette atmosphère
glauque, empesée, trouble, étouffante à souhait.
Xavier, le barman-modérateur y entretient des
candélabres où
brûlent des bâtons soufrés irradiant une lumière phosphorescente. L'on
discerne à peine les clients habituels sur leurs tables-computer. Ils
passent leur temps à s'étriper en pugilats cybernétiques insignifiants,
où ils déversent leurs aigreurs, leur génie, leur rancoeurs, leur soif
d'amour et de haine.
Xavier déambule devant
le comptoir, un
plateau à la main, prêt à servir un de ses coktail-potions
empoisonnés dont il a le secret. Non loin de lui, juché sur une estrade
en guise de trône, le magnifique Raphaël plastronne, avec ses
gants blancs et sa canne au pommeau vernie.
A sa droite, Cemara
vaticine devant une décoction, telle en sa grotte la prêtresse delphique
transie par les émanations
de Pythö. J'avoue que sa petite musique
insignifiante et charmante a les vertus de me bercer agréablement.
Derrière le comptoir, imposante, guettant les entrées et sorties de
chaque client, Monique tient la caisse et comptabilise les points à
l'issue de chaque joute scripturale.
Dorémi sur une autre table-computer à gauche tente de
masquer son tempérament d'intellectuel raisonneur ennuyeux en proférant
des âneries. Il y réussit
admirablement, non pas à masquer son image trop prégnante de raisonneur
intellectuel, mais à
proférer des âneries.
Au centre se détache la silhouette évanescente et
gracieuse de
Trinidad. Ainsi qu'une déesse majestueuse, elle dispense à l'assemblée
des fidèles ses paroles inspirées.
Nul ne saurait tenter de l'attaquer, de la salir car elle semble
protégée par une invisible aura.
Au fond, l'adjudant est
affalé, complètement saoul. Parfois, il se met à gueuler des insanités
contre tous puis retombe dans son coma éthylique. Parfois, il ne retient
même plus sa miction, son urine dégouline dans son pantalon jusqu'à ses
chaussures.
Alors, Marianne, la bonne âme, telle
une sainte, vient lui laver les pieds avec une bassine remplie d'eau
bénite. L'on croirait une icône byzantine ou une fresque de Fra
Angelico...
Un jour, pulvérisant le ronronnement de ces conversations
vulgaires, un gringalet, tel un météore, a poussé le battant du portailélectronique. Son
visage était blafard, cadavérique, rongé par les tourments de son génie
et de son impuissance littéraire. Il a déversé contre l'assemblée ses
flots d'imprécations scatologiques en une péroraison sublime et
cinglante, puis il est sorti en claquant la porte.
Mon regard à nouveau revient sur Xavier. Un léger sourire se dessine sur ses
lèvres, à la perspective sans doute d'accueillir une nouvelle recrue dont
il va se repaître lorsque s'ouvrira le portail électronique de
Yahoogroups. Une proie facile, naïve, à la candeur ingénue,
qui s'enlisera dans cette fosse infernale, ce piège que son esprit
machiavélique a ourdi. Il s'adosse au comptoir,
l'air satisfait, dans la contemplation de ses ouailles, occupées
toujours à se renvoyer des railleries sous l'aiguillon de ses savantes
manoeuvres.
Je l'observe à la dérobée. Son visage est lisse, avenant, sympathique,
ouvert, aimable. Comment imaginer qu'il masque
une âme si noire, si méphistophélique, si délétère, si crapuleuse,
capable de
s'adonner aux
vices les plus immondes?
Ses nouvelles recrues, elles sont
prévenues par l'enseigne électronique affichée sur la façade de
l'établissement, rien pourtant ne les empêche de s'agglutiner pour leur
perte dans ce bar-forum comme les moucherons se brûlent les ailes à la
flamme d'une torche.
Notre entente tacite avec Xavier depuis longtemps
est bien rodée.
Lorsque les victimes innocentes parviennent à s'échapper de ses griffes
elles tombent dans les miennes, non moins acérées, comme le navigateur
imprudent passe de Charybde en Scylla. C'est encore Xavier qui a imaginé
cette captieuse dialectique nous permettant de transformer
l'assouvissement commun de
nos petites perversions en action de bienfaisance. Nous faisons évoluer,
selon ses termes, les ânes et les pintades.
N'est-ce pas magnifique? J'avoue que
je n'aurais
pas eu cette idée lumineuse qui fait mon admiration. Du grand Art.
Manuela, ma pensée revient vers toi. Tu n'as pas su décrypter mes messages,
discerner la sincérité de l'insincérité, l'inauthentique de
l'authentique. La pensée embellie par l'esthétisme n'est pas fausseté,
elle représente la recherche d'une vérité supérieure, une tentative
d'atteindre le monde supérieur des Essences où l'Âme peut s'immerger dans
la béatitude. Ne l'avez-vous compris, ma chère ? Vous n'avez pas su
réagir à la critique d'une de vos "oeuvres". Vous avez été blessée. Ne
saviez-vous pourtant que ce bar-forum était une arène sanglante. L'arme
verbale permet de lancer des traits perfides, des allusions assassines.
Vae victis.
Malheur à celui ou celle qui présente son flanc et ne sait braquer
le bouclier d'une répartie salvatrice, il s'écroulera dans la poussière
sous les quolibets et les sarcasme des abonnés. Pour ma part, j'ai tenté de
construire un épisode inédit du forum-bar, dépasser la réalité prosaïque
de l'échange électronique, le muer en roman épistolaire, le hausser au
niveau du rêve narratif en créant un décor imaginé. Mais vous n'avez pas
compris. Vous n'avez pas
joué votre jeu de rôle. J'ai essayé de vous élever, je n'ai pas réussi.
C'est un échec pour moi aussi, je le reconnais.
Qu'est-ce que je fais encore ici à cette heure tardive?
Quoique le
bar-forum demeure ouvert jour et nuit, les clients peu à peu quittent
leur table-computer, sans doute lassés d'avoir épanché leurs vains
sarcasmes par la console de leur table-computer.
Seul, au fond, Alphonse
ronfle dans ses vomissures. La lumière des flambeaux sataniques diminue. Je vais
bientôt partir moi aussi. Reviendrai-je? Je ne sais. Qu'est-ce que je
vais faire de ma vie maintenant? Me voici confronté à mon insignifiance,à ma finitude, à mon néant. La poésie me transcende toujours, mais
j'ai livré mes derniers feux. La féminité m'exalte de plus en plus, de
plus en plus la
sexualité me dégoûte, je ne cherche plus d'amante.
Je
vais retourner dans ma chambre
avec
mon chat.
Seul.
Je n'ai qu'un souhait, dormir, dormir.
Le timbre du
portail électronique tinte à mon passage.
L'air froid m'environne.
Je
m'enfonce dans la nuit.
Claude Fernandez
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