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Auteur inconnue
par
Monique Le Dantec

" - Hé bien, Mademoiselle, le moins qu’on puisse dire est que vous sortez des sentiers battus. Rien de ce qui est retenu en ce moment par la gent littéraire bon teint n’apparaît dans votre oeuvre.
Il ouvre de nouveau le manuscrit, relit un passage en silence. Il
reprend en soupirant, l’air désabusé :
- Vous ne vous êtes soumise à aucune règle en matière d’écriture. De plus, aucun des thèmes actuels n’apparaît. Vous ne défendez ni les exclus ni ceux qu souffrent de ségrégation, vous ne revisitez pas l’Histoire, vous ne faites pas d’auto-flagellation au nom de la France, aucun héros ne porte le fardeau des juifs toutes les dix lignes, vous vous moquez ouvertement de la langue de bois, il n’apparaît aucune description des mondes déchus, en particulier l’Occident - très à la mode en ce moment - vous n’encensez pas
l’homosexualité, personne ne semble souffrir du sida... Il n’y a même pas un malheureux demandeur d’emploi et encore moins un SDF qui traînent dans vos pages !
- En somme, ce que vous me reprochez, c’est d’avoir dépeint des gens qui sont pour vous sans doute d’une banalité affligeante, sans problème, ou s’ils en ont, capables de les résoudre ! Dis-je avec un sarcasme mordant en me redressant, le menton levé.
D’avoir entendu l’énumération de tout ce qui me hérisse en ce moment en matière de littérature, même venant des plus grands noms, m’a fait perdre ma couardise. Je sens mon regard flamboyer, mon visage devenir cramoisi.
Me faire venir pour attaquer d’une manière aussi directe mon travail !
Il suffisait de m’envoyer une lettre stéréotypée pour dire que mon texte, ‘’malgré ses qualités’’ ne correspondait pas à la ‘’ligne éditoriale’’ de la maison. Celle que reçoivent tous les anonymes surgis du néant qui osent soumettre leurs oeuvres aux comités de lecture des éditeurs. Un de mes héros le dit très bien d'ailleurs, à la page 123, mon cher professeur de faculté qui n’a jamais réussi à se faire publier autrement qu’à compte d'auteur, qui n’a jamais eu d’audience réelle ni de consécration publique. Pourtant, ses
textes atteignent des profondeurs que certains écrivains connus n’ont même pas idée.
C’est tout à coup pour lui, pour tous les rejetés des éditeurs, que la colère me submerge. Le coeur à l’orage, les yeux pleins de foudre, j’ajoute d’une traite, oubliant de respirer :
- De plus, si je vous dis que je n’ai été ni violée par mon père ni
maltraitée par ma mère, que je ne me suis jamais prostituée ni droguée, que j’ai suivi des études régulières dans un lycée parisien sans histoire, que je n’ai même pas été obligée de me faire embaucher chez Mac Do pour payer mes études universitaires, que je vais à la Sorbonne tous les jours sans que ce soit un supplice pour me lever le matin, que je ne suis ni riche ni pauvre,
que je ne suis pas malade, que j’aime ce qui est beau et pas ce qui est laid, que je ne suis ni la fille ni la copine d’un VIP, qu’aucun de mes ancêtres ne semble s’être distingué de manière probante dans l’Histoire, que je ne suis ni de droite ni de gauche, que j’ai chaud quand il y a la canicule et froid quand il fait moins vingt, que je n’appartiens à aucune secte ni aucune chapelle, que le fanatisme m’inquiète, que je redoute la violence, que je ris de ceux qui se complaisent dans leurs interminables logorrhées nombrilistes ou qui ne font que voyager dans leur egosphère, que je condamne la bien-pensance, que la démagogie m’agace, que je me méfie de
ce que nous montrent les mass médias et que j’exclue la pensée unique, je comprends tout à fait que vous trouviez que je n’ai rien à dire et que mes héros soient fades et sans intérêt !
(…)

En fait, ils sont comme moi, ordinaires !
Être traitée ainsi. Il ne pouvait rien m’arriver de pis. J’allais
maintenant me poser des questions sur le bien-fondé de mes raisons dès qu’il me prendrait l’envie d’écrire. Il venait de casser un rêve, même si ce rêveétait à peine formulé, encore à l’état larvaire dans mon esprit.
Poignardée par la vérité, je me tais soudain. Mes yeux s’ancrent dans ceux de l’homme. Pendant que je débitais ma tirade, son front s’est plissé.
Ses sourcils noirs donnent une intensité redoutable à son regard, malgré les cercles de titane qui l’atténuent.
J¹attends qu’il se lève et me désigne la porte, le bras tendu et rageur.
Mais pas un instant, il ne se départit de son attitude. Il reste immobile, le front sourcilleux, les mains sur le manuscrit, figé, insondable.
Je sens monter en moi un flot d’amertume tandis qu’une onde brûlante déborde de mes paupières. Je voudrais partir d’ici, tourner les talons pour m’épargner ce regard froid, cet air de blâme, me protéger de la honte qui sourde en moi. Le geste incertain, j’extirpe un mouchoir de mon sac, me mouche sans une ombre de discrétion. Après tout, c’est lui qui a voulu cette
situation. Il n'avait qu’à me laisser tranquille.
Quand mon regard revient vers lui, le sien a perdu son éclat foudroyant.
La vision brouillée par les larmes qui ne cessent d'affluer, j'ai
l'impression qu'un sourire vient d'effleurer ses lèvres. Il soulève un sourcil navré, pousse un soupir fatigué, perd son air menaçant. Son sourire est presque sincère quand il me dit :
- Hé bien, quelle ardeur dans vos convictions ! Je ne voulais pas vous blesser.
Nos regards se heurtent. Le sien n¹est plus que douceur. Il joue un instant avec un stylo, arrache une feuille de son agenda, écrit un chiffre d'une plume frémissante. Puis il me tend le papier dans un mouvement lent et théâtral.
C'est un sourire chafouin qui maintenant éclaire son visage.
- Alors ? fait-il en se raidissant.
- Que signifie ce chiffre ? Dis-je d’une voix tremblante, osant à peine comprendre.
Serait-ce le montant d'un contrat d'édition ? La somme indiquée en euros ne prête pas à rire. Je me force au calme, mais mes mains me trahissent. Je pose le papier sur le bureau. Un sourire incrédule monte à mes lèvres.
- Dois-je considérer que...
- Exactement ! C¹est l'à-valoir du contrat que je vais vous faire
signer. Au moins, je suis certain que vous saurez défendre votre oeuvre devant les journalistes ! Ajoute-t-il, l'air très content de lui.
- Je n'aurais jamais imaginé que ce texte vous ai plu, dis-je d¹une
petite voix perdue.
- Il me convient, en effet. Je pense que vous êtes le chaînon manquant dont a besoin la littérature en ce moment, dit-il avec élan.
Puis il entre immédiatement dans le vif du sujet, se plonge à ma grande surprise dans une justification de la véracité de mes personnages qu’il a parfaitement étudiés. Cela sonne étrangement à mes oreilles d’entendre parler d’eux. Soudain, ils m'échappent tous, lui appartiennent désormais.
Mes camarades de faculté, mon professeur de philosophie, mon père, le médecin qui soignait ma mère, tous les autres aussi sortis de mon imagination...
Parfois, l’homme s¹exalte, réagit violemment à leur comportement. À d’autres moments, il semble transporté d’admiration devant leurs décisions.
Cette conversation prend un tour surréaliste qui me plonge dans une sorte de confusion mentale. Qui suis-je pour avoir fait naître des actants aussi vivants, aussi présents dans un autre esprit que le mien ? Je suis presque jalouse de cette appropriation étrangère, de cette incursion dans mon psychisme. Un
comble pour un auteur débutant remarqué par l’une des misons d'éditions les plus notoires de Paris ! Balayant cette pensée, je tente de recentrer mes esprits. Mais je reste tout le temps dans un bizarre état de détachement sensoriel. Soudain, les objets s’effacent autour de moi. Il ne subsiste plus que lui, moi, et eux, mes personnages.
Lui, dont je ne connais pas encore le nom. Mais dont le regard pèse sur moi comme une chape de plomb, dont la parole véhémente vibre dans mon corps.
Soudain, je me surprends à ne plus écouter ce qu'il dit. Je baigne dans une atmosphère ouatée dans laquelle résonne un murmure continu. Puis la voix s'éloigne, tout devient gris. Je pars dans un tourbillon.
Quand je reviens à moi, l'assistante est en train de me passer un
chiffon humide sur le front et l'homme me tapote les mains, l'air anxieux.
- Vous sentez-vous mieux ? fait-il d¹une voix au timbre fêlé. Nous attendons le Samu.
- Inutile qu’ils se dérangent ! Je vais mieux. C'est la première fois
que j’ai ce genre de malaise. L'émotion sans doute, une tension trop forte.
Et puis, je crois que j'ai oublié de déjeuner ce matin. Ne vous inquiétez pas dis-je d'un ton déterminé en me levant.
- Êtes-vous sûre ?
- Tout à fait dis-je en haussant le ton, furieuse de me trouver dans une situation aussi embarrassante. Je ne veux pas vous déranger.
Il rétorque dans un éclat de rire, rassuré maintenant.
- Vous ne me dérangez pas ! Nous reprendrons cette conversation plus tard. Je vais vous faire préparer un contrat et vous appellerai dès qu'il sera prêt. Cela vous convient-il ?
Cela me convient parfaitement ! Je me lève et attends qu'il conclue l'entretien.
- Restez encore un peu, Anne est partie vous faire un café et cherche des croissants. Vous devez manger quelque chose avant de partir.
Il distille quelques propos aimables sur la satisfaction qu'il ressent de notre rencontre et ajoute dans un rire assourdi :
- Je dois vous faire un aveu. Je suis certain que cette oeuvre
remportera un franc succès ! Je me fais fort, foi de marc Muller, de lui obtenir un prix.
- Un prix, quelle ambition ! dis-je saisie au vif. Se moquerait-il de
moi ?
- Oui, un prix. Et pas n’importe lequel. Le Goncourt ! Certains me
doivent quelques petits services dans la profession. De plus Jeanne fait partie du jury. Sa voix vous est acquise d'office.
Mon sourire s’est voilé. Si le Goncourt est le prix le plus convoité, il n’en est pas moins le plus controversé. De plus, le dernier que j’ai lu frisait tant la médiocrité que je me demande si je dois me sentir flattée.
L’éditeur a deviné ma réticence. Il me toise, énervé d’avance. Mais, devant la force de son regard, je baisse le mien, domptée.
- Je vous fais confiance. Les Editions de Midi ne peuvent se commettre dans une farce.
Ma voix n'est plus qu’un murmure, mais elle redessine un sourire sur le visage de Marc Muller.
Anne entre dans le bureau et dépose un plateau surmonté de tasses et de viennoiseries. Une bonne odeur de café de répand dans l’air. Son air narquois a disparu et est remplacé par un sourire sympathique. Je me demande si elle ne tentait pas de m’intimider, ou du moins de me tester.
Dans mon esprit, plus aucune barrière ne subsiste. C’est un monde
nouveau dans lequel je viens de pénétrer."
...

Monique Le Dantec

(Extrait de roman en cours)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 





 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



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