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Le Samourai et le Cerf-Volant
par
Emmanuelle Raymond

  A un petit Samouraï que j'ai dans le coeur à qui le vent, le silence et la lumière vont si bien.

  Il y a de cela très longtemps, dans un pays entouré d'eau, vivait un très grand guerrier que l'on appelait, à l'époque, un Samouraï. Tout au long de sa vie, il pensait qu'il avait eu raison de se battre, mais un jour, il ne trouva plus de raison valable. Alors, il partit tout seul dans une maison, aussi près de la mer que de la montagne, et chaque soir, il saluait le coucher du soleil avec son sabre, en fendant le vent et la lumière.
Les dauphins, venus des profondeurs de la mer, jaillissaient au-dessus des vagues, et dansaient près du soleil, car ils aimaient les petites étoiles que le sabre du Samouraï produisait quand il fendait la lumière.

Souvent, il restait au pied du très très vieil arbre qui se trouvait près de sa maison, en écoutant le vent passer dans le carillon qui, selon une légende ancestrale, protégeait l'âme des hommes qui savaient l'écouter.
Parfois même, en buvant le thé, une boisson magique dans son pays, qui rend le coeur des hommes plus grand, il pouvait même entendre l'arbre lui raconter les histoires très simples de la Nature.

L'histoire de la jolie libellule Kinuko faisait beaucoup rire et réfléchir le Samouraï. Kinuko s'emmêlait toujours les ailes et se lamentait d'être pourvue de choses aussi emmbarrassantes. Elle qui aurait voulu gambader librement, sauter de feuille en feuille, de fleur en fleur, on lui rappelait toujours qu'il fallait qu'elle vole.
"Comment peut-elle regretter de porter des ailes?" se demandait le samouraï."Moi qui aimerais tant voler! Mais je n'ai toujours eu que mon sabre, et il est si lourd, que des ailes se briseraient en voulant le faire s'envoler!..."

L'histoire de la petite coccinelle Kuki et du papillon Kino attendrissait beaucoup le samouraï. Depuis qu'elle était sans points, c'est à dire, d'après les enfants, depuis qu'elle était un bébé, Kuki était amoureuse de Kino. Et lui, alors qu'il n'avait pas encore ses jolies ailes lui rendait son amour. Mais dans leur monde, une coccinelle et un papillon ne volent pas des mêmes ailes. Du moins était- ce ce qu'on leur disait. Eux ne parvenaient pas à le croire, ils étaient sûrs qu'un jour ils pourraient s'aimer tranquillement.
Alors, ils restaient chacun sur une fleur et se racontaient leurs histoires de la journée. Un jour, c'était évident, ils trouveraient une fleur plus grande, plus haute et plus isolée que les autres, qui pourraient enfin les accueillir tous les deux.

A force d'écouter le très vieil arbre, à force de sentir le vent et d'écouter la mer, à force de silence et de solitude aussi, le petit Samouraï avait parfois l'impression d'avoir acquis un pouvoir magique qui lui permettrait de devenir Kuki, Kino ou Kinuko; de devenir une feuille, une fleur; d'être comme le vent ou la mer. Il se sentait alors très heureux. Pourtant, une très grande lassitude emplissait toujours son coeur, et souvent, quand il se promenait, il repensait à sa vie d'avant et avait envie de pleurer. Il ne savait pas encore que très loin, là où la mer et la montagne se rejoignent, une jeune fille était accrochée à un très grand et très beau cerf-volant qui, bientôt, le rendrait très heureux.

Un jour de grand vent, alors qu'il se battait avec son sabre, et le vent, et les feuilles des arbres qui tombaient, le petit Samouraï entendit derrière lui comme des ailes qui battaient, mais ce ne pouvait pas être un oiseau, ni même plusieurs, ni même très grand.
Habitué qu'il avait toujours été à se sentir menacé, il se retourna vivement, le sabre pointé vers le grand bruit d'ailes. Et c'est là qu'il vit le cerf-volant, immense, aérien, qui dansait dans le vent, au-dessus de la mer et des montagnes, au-dessus de lui et de son sabre, que même la pointe si fine et si délicate ne parvenait pas à menacer; le cerf-volant dansait bien trop haut et bien trop loin.

"Pourquoi pointes-tu ton sabre vers mon cerf-volant?" demanda une petite voix cristalline. Pour la deuxième fois, le petit Samouraï se retourna vivement, son sabre en avant, surpris encore une fois de ne pas avoir été capable de deviner une présence avant de l'avoir vue."Ton sabre est très joli, tu sais, et tourné vers la lumière, on ne dirait même plus une arme."
La voix de la jeune fille était douce, son visage pur, et à la voir dans le vent avec ses longs cheveux noirs et ses beaux vêtements pleins de couleurs, on aurait dit qu'elle portait des ailes, et que, pareille à son cerf-volant, un rien aurait suffit à la faire s'envoler.

"Je n'ai plus l'habitude des hommes", répondit le Samouraï, "ni d'autres présences que celles de la Nature et des animaux, alors, je suis toujours surpris...
"Et quand tu es surpris, tu mets ton sabre devant toi, c'est çà?"
C'était tellement vrai, pensa le petit Samouraï; et dire que pendant toute sa vie, il en avait toujours été ainsi...Combien de belles surprises avait-il dû manquer, à toujours se sentir menacé et à vouloir se défendre!
"Il y a beaucoup de vent aujourd'hui", dit-elle;"Mon cerf-volant est  très heureux, alors je dois partir dans le vent avec lui. Je reviendrai demain."
"Oui", dit simplement le petit Samouraï."Et on boira un peu de thé."

Le lendemain, la jeune fille au cerf-volant revint; le petit Samouraï lui offrit une tasse de thé, comme promis, et pour la première fois depuis bien longtemps, il ressentit le désir de parler de sa vie. Alors, il raconta les grandes batailles qu'il avait dû mener, et surtout la dernière, celle où il avait été obligé de se battre contre son meilleur ami, celle aussi où il avait remporté la victoire pour la dernière fois.
"Mais on ne se bat pas avec un ami, sinon ce n'est pas un ami", dit la jeune fille.
"Il n'était pas dans le même camp que moi, il voulait envahir le territoire que les miens et moi occupions. Mais aujourd'hui, je sais bien que j'ai perdu cette bataille, parce- que je l'ai perdu, lui, et qu'en retour je n'ai eu que la gloire. Et la gloire d'un combat que l'on a gagné ne remplace jamais la vie de ceux que l'on aime."

Le petit Samouraï raconta aussi comment, toujours à cause des combats, il avait dû abandonner la femme qu'il aimait, ainsi que leur petite fille.
"Quand les guerriers sont venus me chercher pour partir au combat, c'était la nuit, et il y avait tellement d'étoiles, et la lune était si lumineuse, qu'aujourd'hui encore, je me demande comment je ne me suis pas rendu compte que le vrai devoir est de ne pas abandonner ceux que l'on aime et de toujours écouter son coeur. Mon coeur n'a jamais été dans les combats, mais on m'avait toujours appris à remplir mon devoir. Et j'ai toujours cru que mon devoir était de me battre. Alors je suis parti cette nuit là, les abandonnant toutes les deux dans la nuit étoilée."

"Quand je suis revenu, continua le petit Samouraï, c'était l'hiver. Ma maison était détruite; une vieille dame aux cheveux de neige s'approcha de moi, et me dit que des samouraïs étaient venus et avaient tout détruit."
"Et ta femme, et ta petite fille?"demanda la jeune fille.
"Je ne les ai jamais revues. Je les ai attendu longtemps, dans le froid et la solitude de l'hiver. Mais elles ne sont jamais revenues. Alors j'ai compris que la guerre m'avait tout fait perdre. La guerre rend aveugle et nous éloigne toujours de notre coeur. Je suis parti ici, dans cette maison, tout seul, et j'ai écouté le monde d'un peu plus près, la Nature, le vent."Sais-tu combien les arbres peuvent raconter de belles histoires?"

"Oui, je sais le pouvoir de la Nature à vous raconter pleins de belles histoires quand on sait être silencieux", répondit la jeune fille."Mais moi, c'est le vent dans mon cerf-volant qui me guide. L'autre jour, j'ai rencontré la petite tortue Otoko qui cherchait une autre maison. Elle voudrait tant être libre, pouvoir courir, se cacher partout, être légère. Je lui ai dit qu'elle avait pourtant beaucoup de chance d'avoir une maison bien à elle, attachée sur son dos pour toute sa vie; et que peut-être, en mettant une petite fenêtre, elle se sentirait mieux. Elle m'a répondu qu'elle y réfléchirait.

La jeune fille continua:
"J'ai rencontré aussi la petite grenouille Keiko, qui voulait devenir chanteuse d'opéra. Elle en avait assez de croasser du soir au matin, et du matin au soir. Alors, chaque jour, elle s'installait sur une feuille et s'entrainait à chanter. Mais une petite grenouille ne peut pas devenir une diva, sinon, elle ne serait plus une petite grenouille. Je lui ai dit que ses croassements étaient bien plus beaux que l'opéra, parce qu'ils lui étaient naturels, qu'ils sonnaient toujours juste, et qu'à sa manière, dans le monde des animaux, des arbres et des fleurs, du vent, du soleil, de la pluie et des étoiles, elle était une petite diva des eaux."

Le petit Samouraï demanda alors à la mystérieuse jeune fille de lui parler un peu de sa vie; où elle vivait, qui étaient ses parents, et toutes ces choses que l'on demande aux gens, et qui n'ont, dans le fond, aucune importance.
"Tu redeviens un humain comme les autres", lui répondit-elle;"en me voyant avec mon cerf-volant, dans le vent, en m'écoutant te parler d'Otoko et de Keiko, tu en as appris bien plus ,sur moi que si je répondais à toutes ces questions que les humains ont l'habitude de se poser entre eux quand ils ne se connaissent pas. Un jour, je m'envolerai avec mon cerf-volant, j'irai à la rencontre de ces si beaux oiseaux qui ne se posent jamais au sol, qui volent si longtemps et si loin; comme eux, je ne me poserai plus jamais sur terre; mon cerf-volant sera mes ailes."

Quand la jeune fille le quitta ce soir là, le petit Samouraï ne parvint pas à s'endormir. Il pensait au cerf-volant, comme à des ailes qui le sauveraient de ses souvenirs.
"Mon sabre me pèse tellement aujourd'hui", se dit-il."Il encombre ma vie. Même si je ne me bats plus, toujours je vois sa lame tranchante et brillante qui me rappelle la guerre. Je voudrais maintenant, enfin, pouvoir m'envoler dans le vent et les étoiles, me rapprocher de la chaleur du soleil et de la fraicheur de la lune, regarder notre terre d'un peu plus haut, pour la trouver un peu plus belle. Je partirai demain, dans le vent, avec cette si mystérieuse jeune fille..."

A l'aurore, un très grand bruit d'ailes réveilla le petit Samouraï; pour la première fois depuis bien longtemps, il sortit de sa maison sans son sabre; il n'y avait même pas pensé. Un  très grand cerf-volant était accroché aux branches du très très vieil arbre qui se trouvait près de sa maison, celui-là même qui lui avait raconté tant de jolies histoires. Alors, sans se demander ni pourquoi, ni comment le cerf-volant était arrivé dans les branches de l'arbre, des questions qui n'avaient pas d'importance, le petit Samouraï le décrocha et attendit que le vent se lève un peu plus pour pouvoir s'envoler.
A peine avait-il quitté la terre, qu'il leva les yeux vers la grande aile qui se déployait, et qu'il y reconnu le si doux et si pur visage de la si mystérieuse jeune fille au cerf-volant.                     

Emmanuelle Raymond
Paris, hiver 1997