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La petite putain des neiges
par
Emmanuelle Raymond
A la voir arpenter le trottoir, un minuscule territoire qu’elle était parvenue à obtenir non sans mal mais avec une ténacité dont seuls les êtres dits fragiles sont capables, on voyait bien qu’elle était déguisée et que malgré sa longue expérience du bitume, elle ne parvenait pas même à bien tricher, pourtant elle y mettait du cœur, aidée par ses clients et ses collègues de l’asphalte. Il fallait voir comment elle soignait son allure, l’application qu’elle mettait charbonner ses yeux, à rougir sa bouche, à lisser ses bas résille, à ajuster ses jarretelles, à serrer son bustier pour bien compresser ses seins afin qu’ils soient l’objet de toutes les convoitises et que les petits mâles en quête de reconnaissance s’affolent de leurs promesses ; et que dire de ses hauts talons, du haut desquels elle avait tenté de dominer un peu le monde, bien que très vite il lui avait fallu se rendre à l’évidence : ce n’était pas le Monde qu’il lui fallait dominer, non, c’était tous ces petits cochons pervers et frustrés qui ne jouissaient que dans la remise en scène de ce qu’ils infligeaient aux autres quotidiennement, ex-petits garçons malheureux de ne plus être cajolés et qui avaient dû se résoudre à grandir, même mal, même sans conscience, sans lumière ,le visage ravagé de larmes la plupart du temps, le cœur dévasté, l’âme en ruines ; des larmes qui avec le temps s’étaient minéralisées à force de regrets et de chagrins pour devenir aussi affûtées que des diamants, gare à celui ou celle qui tentait tendrement de caresser ces joues tranchantes et ce regard en laser… Geste impardonnable, injurieux pour celui qui se croit voué à la souffrance, tant donnée que reçue. La petite putain avait été prévenue, la petite putain l’avait toujours su, la petite putain en était issue…Pour qui la prenait-on à la fin se disait-elle, certains soirs de disette sexuelle, c’est un comble que ce soit sempiternellement ceux qui connaissent parfaitement un domaine à qui on donne le plus de leçons…La petite putain n’avait pas besoin qu’on lui décrive le Mal, Dieu qu’elle le connaissait, la petite putain avait besoin qu’on lui dise comment le neutraliser et que faire pour s’en éloigner à jamais car pour ce qui était de cette vie là, elle pensait avoir eu sa dose, et elle commençait un peu à s’ennuyer au milieu de tous ces petits bourgeois du malheur qui jouaient avec le mal, ou avec ce qu’il pensait l’être juste, parce que leur histoire était un peu trop gentillette, de quoi se plaignaient-ils franchement, la petite putain aurait aimé en avoir une comme cela, mais elle avait beau revisiter son histoire…C’était loin d’être gagné.
Quand sa destinée l’avait faite devenir petite putain, elle s’était dit que peut-être, ici, elle croiserait quelqu’un, client ou collègue qui lui dirait un peu comment bifurquer, comment prendre la tangente…Mais non, même là, les mêmes outrages, la même prévisibilité, la même souffrance, la même déroute.
Un soir de neige et de solitude et de nuit, un soir où une fois de plus on s’était permis de l’injurier parce que c’était semble-t-il jouissif, elle avait vacillé plus que de coutume sur ces très jolis hauts talons vernis, ses bas n’étaient pas assez chauds et son bustier l’étouffait, ses cheveux étaient en désordre et son maquillage coulait un peu sur ses joues encore pleines et rebondies d’enfance.
Elle tomba dans la neige…Elle parvint à se recroqueviller, pour se donner à elle-même un semblant de chaleur, son rythme cardiaque s’était ralenti de plus en plus… lentement, dans un ultime effort salvateur, elle parvint à fermer les paupières, ainsi se dit-elle, celui ou celle qui me découvrira demain matin ne sera pas choqué par ma tristesse et mes regrets…
Est-il besoin de vous préciser que c’est moi qui l’ai découverte au petit matin ? Moi qui me agenouillée éperdue de trop tard et de remords parce que je n’avais pas été assez douce et abandonnée pour comprendre à temps que cette petite putain avait bien trop souffert pour être même une petite putain, qu’en réalité elle était déjà partie bien plus loin que le Mal et que les injures, et que tout, même et surtout le Mal, elle n’en avait que cure. Que la seule chose qu’elle appelait à corps et à cris c’était la lumière, juste une lueur, juste une aurore…Quelque forme qu’elle ait pu prendre…
Je prierai longtemps encore pour que cette petite putain trouve cette petite flamme, longtemps encore…
Emmanuelle Raymond
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